« Atelier d’été N°4 de François Bon », ma contribution

Pour l’Atelier d’été de François Bon : « 4 | avec Nathalie Sarraute et le fameux Bréhier », j’avais envoyé une contribution le 4 août, elle se trouve parmi les nombreuses autres sous l’intitulé « texte [N°6] » et est lisible (?) directement ici.

J’ai rajouté une photo que j’avais prise (avec mon Kodak à soufflet) lorsque le lycée Gérôme de Vesoul (Haute-Saône) ne s’appelait pas encore lycée Belin.

Hélas, comment ne pas penser encore à l’attentat d’hier après-midi à Barcelone ?

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– Tu t’en souviens, Gregory ? C’était notre prof de philo. La première fois où l’on abordait un continent inconnu avec un passeur au drôle d’accent anglais : deux mystères en un. Tu t’en rappelles, Gregory ? Plus tard, en regardant le film « Le Cercle des poètes disparus » (1989), j’ai évidemment pensé à lui, même s’il ne ressemblait pas physiquement à Robin Williams, décédé il y a presque trois ans déjà. Notre classe était un peu devenue ce « club », cette agora intime où la parole fusait, la connaissance se répandait, la controverse naissait, et les sceptiques dansaient avec les stoïciens…

– Comment veux-tu que j’aie oublié ? Il nous a marqués, aller à son cours était un plaisir et non une obligation, la vraie pédagogie, en somme.

– Tu vois, Gregory, je pense qu’on était tombés sous le charme : celui de la pensée libre, de l’écoute tendue, du dialogue en ping-pong et parfois sans filet, des échanges à la fois véhéments et respectueux.

– Je pensais parfois à Socrate, même si c’est un peu exagéré, en l’observant nous interroger et se poser des questions à lui-même, car il exerçait un doute systématique sur tout ce qu’il énonçait, une sorte de dialectique permanente, comme la révolution vue par Trotsky. Il était assez grand, il bougeait beaucoup, se déplaçait entre nos tables, ses cheveux assez longs le faisaient paraître hors normes par rapport aux autres profs.

– Peut-être avait-il senti que Mai 68 approchait ? Quand on y repense, on vivait là dans le seul espace de liberté du lycée. Une sorte de phalanstère dont il aurait été le nouveau Charles Fourier – j’aime aussi les salines d’Arc-et-Senans et Nicolas Ledoux – mais il est vrai qu’on avait vers lui, reconnais-le, une véritable « attraction passionnée ».

– Parfois, il me faisait presque peur car il nous ouvrait des perspectives sur la pensée qui semblaient démesurées. Avec notre manuel de philo Huysmans-Vergez, on pouvait enfin voir les bustes ou les photos des penseurs célèbres, Platon, Descartes, Spinoza, Marx (« Misère de la philosophie, philosophie de la misère »), Hegel, Heidegger, Merleau-Ponty, Sartre…

– Mais, Gregory, il nous faisait rire, aussi ! L’humour n’était pas indissociable pour lui de la réflexion, la philosophie devenait alors légère et non pesante ou empesée si on savait la prendre par la plume, Minerve était aussi un oiseau de jour.

– Quand l’année s’est terminée, ce fut comme un déchirement : on aurait souhaité pouvoir redoubler !

– Oui, Gregory, tu as raison. Parfois on sait que l’instant si beau ne reviendra plus, mais c’est peut-être justement son aspect éphémère qui le rend inoubliable.

– Il aimait les trains miniatures, et en était devenu un spécialiste, plus tard il a écrit quelques livres sur les transports (y compris le métro) : la philo serait donc un « véhicule » autre qu’au simple sens bouddhique du terme !

– Et la Norvège, tu la revois encore, Gregory ? Après le bac philo (j’avais eu 18 et demi en dissert’), on est partis en stop ensemble jusqu’à Bergen, ce petit port de couleur ocre et bleu. Ce fut sans doute le résultat, ou la mise en pratique, de l’enseignement de ce prof ineffaçable de nos souvenirs, comme s’il n’avait cessé de nous dire : « Partez à l’aventure de la vie ! »

(la cour intérieure du lycée. Cliquer pour agrandir.)

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