La Vénus (de Polanski) et le coup fourré

« Elle me donna un coup de fouet.
« Vous êtes merveilleusement belle, maîtresse ! »
Wanda rit et s’assit dans mon fauteuil.
« Agenouille-toi, ici, près de moi. »
J’obéis.
« Baise-moi la main. »
Je saisis sa petite main froide et l’embrassai.
« Et la bouche. »
J’enroulai mes bras, dans un transport de passion autour de la cruelle belle femme et couvris son visage, sa bouche et son buste de mes baisers brûlants et elle me les rendit avec le même feu — les paupières mi-closes comme en rêve — jusqu’après minuit. »

Leopold von Sacher-Masoch, La Vénus à la Fourrure, roman sur la flagellation (traduit par Raphaël Ledos de Beaufort, Éd. C. Carrington, Paris, 1902, chapitre VI.)

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Ce qui plaît, retient et marque, dans La Vénus à la fourrure filmée par Roman Polanski, c’est non pas le huis-clos, mais bien justement l’ouverture (des portes du théâtre), la pénétration de chacun des deux personnages dans l’esprit de l’autre, l’interchangeabilité des rôles, le soi qui devient soie, la défiance qui devient confiance, le déni qui se transforme en défi,  les corps qui s’approchent, se rapprochent à se toucher, le rouge à lèvres qui s’échange comme les hauts talons, le « sadisme » doux et le « masochisme » amer.

Ce film, sous l’apparence d’une comédie, met en scène le jeu de la séduction – ou la séduction du jeu – avec deux acteurs à leur zénith, formidable Mathieu Amalric, ombre double du réalisateur, étonnante Emmanuelle Seigner, épouse du même réalisateur, dans la peau de Wanda.

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Le ballet à corps perdu des deux acteurs, sur les planches de ce théâtre dans lequel on entre après un travelling tout à fait « romanesque », est réglé au millimètre et les dialogues au centimètre.

S’agit-il d’une fable, d’un film féministe, d’une sorte de « récapitulatif » de l’existence tourmentée de Roman Polanski (on repense souvent à son autobiographie au titre évident) ou d’une mise en images d’une œuvre considérée comme sulfureuse lors de sa parution en 1870 ?

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Ou n’est-ce pas simplement le plaisir de filmer deux comédiens hors-normes qui ont intégré au mieux l’identité de leurs personnages, ont su les transporter jusqu’à nous pour nous faire oublier que nous n’étions peut-être ni au théâtre ni au cinéma ?

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Après son récent Carnage, Roman Polanski décape et découpe ici, de manière… incisive, les affrontements individuels en leur donnant le plein champ magnifié par son œil affûté : celui d’une fiction à la fois littéraire, dramatique, érotique, enchaînée talentueusement et amoureusement.

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(Photos : cliquer pour agrandir.)

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18 réflexions sur “La Vénus (de Polanski) et le coup fourré

  1. brigetoun dit :

    semble faire l’unanimité – et il faut dire que l’affiche qui réunit ces noms est alléchante

  2. francisroyo dit :

    Attiré. Comme par tous les films de Polanski. J’ai adoré « Carnage », avec l’épatant Christoph Waltz.

  3. @ francisroyo : excellent « Carnage », formidable « Vénus » (un « carnage » à deux).

  4. EmmanuelleT dit :

    Alors je le verrai, ce film. Parce que les deux comédiens sont excellents, et même si Carnage m’avait extrêmement déçue, monté comme une comédie américaine des années 50 ou un épisode de série, sans un seul silence: sans donner au jeu, pourtant très bon des comédiens, le temps de respirer, de trouver écho.
    Merci Dominique!

    • @ Emmanuelle T : justement, dans « Carnage », c’était le train d’enfer de la situation qui captivait…
      Ici, vous verrez aussi bien attraction que pauses (langoureuses), et deux acteurs impeccables – si l’on peut dire en l’occurrence !

  5. J’aime et partage vivement cette expression : « le soi qui devient soie », s’ajoutant tout à fait logiquement à l’idée du « carnage à deux », que tu a glissée dans la réponse à @francisroyo. Polanski est en plus un auteur très courageux qu’on a à plusieurs reprises culpabilisé et persécuté a cause de ce « quid » de génial qui le caractérise.
    Car il ajoute toujours quelque chose de « soi » (ou de sa soie) même à des choses qui sont apparemment déjà mises en place avant l’arrivée de sa touche.

  6. jeandler dit :

    Le plaisir du jeu lorsqu’il est en partage ou l’anti-Laclos.

  7. je n’ai pas encore vu ce film, mais j’avais été enthousiasmé par The Ghost Writer avec Ewan McGregor (****)

  8. PlP (alias PdB, alias père la pudeur, alias alias alias quand tu nous tiens) dit :

    Ah j’arrive j’arrive un peu après la bataille…
    Qu’il est beau dis donc… Et le titre, (« mais trop c’est trop » chantait Téléphone, tu te souviens ?) me plaît (je fais comme l’Employée au Boul’Mich, je change d’adresse)
    L’envol s’est donc bien passé, tant mieux…
    Je ne veux pas critiquer le film de Polanski (je ne l’ai pas vu) mais le film-annonce, si, et j’ai ouï les rires des spectateurs lorsque M.A. dit « non mais quelle connasse » (ça fait rire : moi pas) apparemment, d’après ce que tu dis, il semble qu’il s’agisse d’un film « féministe », ce serait tant mieux. J’ai tellement adoré « Tess »
    (je remarque cependant, et malgré tout, la propension de notre époque à mettre en scène ce type de relations – je veux dire sexuelles, on aura compris (voir le palmé d’or à Cannes, celui de Doillon, d’autres encore ailleurs j’en passe et d’autres encore) – pour lesquelles je pense que tout y est possible et bon quand l’amour est de la partie, mais que le montrer et en parler avec d’autres est exercice vain, inutile et à la limite de la perversion.
    (Je ne vais pas me faire que des amis, à ce compte-là, je me demande si je ne vais pas changer de pseudo) (la pudeur est, à mon sens, une qualité)

    • @ PIP : question pudeur, je te conseille alors un autre pseudo ! 🙂

      J’avais été un peu étonné d’entendre aussi ces rires (même celui de femmes !) lors de la projection de la bande-annonce, mais quand tu vois le film dans son contexte, cela passe (en quelque sorte) sans problème.

      Le sujet (quand même d’après une pièce issue du livre de S.M.) est traité avec force et délicatesse en même temps : tu jugeras – si je puis oser – sur pièces…

  9. Juste un salut, en découvrant ce nouvel espace.

  10. […] l’on repense à des films comme 9 semaines 1/2 d’Adrian Lyne (1986) ou La Vénus à la fourrure de Roman Polanski (2013), la comparaison laisse […]

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