Archives du 15/12/2013

« Au train de vie »

Elle se déroulerait comme sur des rails, avec des passagers pas forcément sages, des gares, des aiguillages, des éclisses, des pantographes, des caténaires, des traverses, des convois qui nous frôlent pendant trois secondes, et un butoir tout à la fin, que l’on approche doucement.

Elle filerait vers l’infini, dans une perspective double qui pénètre toujours devant, qui joue au furet, qui galope ou danse en cadence, qui rythme le paysage pas forcément sage non plus, qui annonce l’improbable ou l’imprévu, qui dessine la ligne d’horizon dont la couleur militaire fut choisie en définitive, il y a maintenant plus de cent ans, pour raison stratégique d’uniformité ou de confusion picturale avec le ciel lui-même camouflé.

Elle s’engagerait sans espoir de retour – les trains ne vont pas en marche arrière – de manière têtue, comme si elle savait sérieusement où elle se dirige, de façon autoritaire (de quel droit a-t-elle barre sur nous ?), nous prenant par la main ou les sentiments, nous conduisant comme un maître conducteur ou penseur ou cuisinier ou étalon (de Breteuil) ou de savoir-vivre.

Elle s’amuserait de nos impatiences, de nos incohérences, de nos appréhensions, de nos désirs, de nos refus, de nos hésitations, de nos silences, de notre propension à en dire trop, de nos fantasmes, de nos visions, de nos révisions, de notre mémoire, de nos images de miroir, de nos zébrures du soir ou de nos blessures de la nuit.

Elle s’étirerait comme un chat, nous considérerait comme des chattemites, s’élancerait avec des entrechats, le ballet ferroviaire continue pendant le trajet, le bercement berce, le bruit s’ébroue, les wagons font part de leur vague à l’âme, les haut-parleurs détruisent l’ambiance feutrée, dehors il fait froid.

Elle nous apporterait à boire et à manger, nos corps se réveilleraient, nos papilles papillonneraient, on aspirerait ce qui nous maintient vivants, la vie carbure à la nourriture, les TGV à l’électricité, et nos mannequins de chair sont survoltés.

« Au train de vie » où l’on va, tout glisse, tout passe, tout délasse et tout délie : la vitesse s’est accélérée sans que l’on y fasse trop attention (puisqu’ici il n’y a pas de radars et de PV automatiques à craindre), les kilomètres se sont multipliés, la voie ferrée semble maintenant décoller du sol, on prend de la hauteur, de l’altitude : et finalement c’est peut-être un avion, ou une fusée, qui nous emmène ailleurs, au-dessus de la terre, vers des territoires inconnus, jamais explorés (avant nous), vierges, frais et jamais effleurés, des contrées de verdure où l’étrange règne enfin dans un silence d’apaisement.

Au train de vie 14.12.13_DH(Hier, près de la gare de l’Est à Paris. Cliquer pour agrandir.)

(John Coltrane, Blue Train)

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