Motus

Le tiers livre et Scriptopolis sont à l’initiative d’un projet de « vases communicants » : le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement…  Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre.

La liste complète des participants est établie grâce à Brigitte Célérier.

Aujourd’hui, j’ai le grand plaisir d’accueillir ici Catherine Désormière  tandis qu’elle me reçoit sur son blog Qui parle ?

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Elle avait eu besoin de prendre de la distance. Une série de clics, et elle avait trouvé un endroit où réfléchir quelques jours, loin de Paris. Elle savait bien que cela ne changerait rien à l’affaire, qu’elle retournerait quand même cette histoire, à l’infini, dans son esprit troublé. Le fait d’être contrainte à en garder le secret ne réglait rien. Mais y était-elle encore tenue ? Etant donné les circonstances…
Assise maintenant derrière la vitre du minuscule salon désuet d’où l’on avait vue sur le jardin de l’hôtel, elle buvait un thé citron. C’était sa manière de créer un dépaysement, elle qui en général aimait plutôt les endroits bruyants, devant soit un café noir soit un verre de vin blanc, ce qui  compensait les heures de calme et de concentration que son métier exigeait. Une jeune serveuse, dans ce  silence ouaté, déposa devant elle une tarte meringuée. Etrange comme le ciel avait la couleur qui correspondait exactement à l’idée que l’on se fait de la lumière : d’un blanc éclatant. Elle pensa qu’elle devait vraiment aller mal pour tant apprécier le fauteuil pelucheux où elle était installée, et les napperons de dentelle dispersés un peu partout sur des guéridons. Sa chambre, qu’elle avait visitée tout à l’heure, ressemblait à ce que l’on pouvait espérer trouver dans une nouvelle d’Agatha Christie : papier peint fleuri, courtepointe assortie, de lourds doubles-rideaux qui s’ouvraient sur une porte-fenêtre et un minuscule balcon. Une légère odeur d’iris enveloppait le tout. Cela, sans oublier la proximité de la mer, invisible mais qu’elle savait pouvoir trouver en avançant un peu plus loin sur la falaise, au bout du jardin où quelques feuilles rousses voletaient au ras du sol. Elle avait trouvé un refuge dans un univers parallèle. Ou bien un moyen de repousser ce que de toute façon elle ne pouvait éviter.
De son sac elle a sorti l’article d’un fait divers découpé ce matin dans le journal, et aussi ce semblant de lettre presque griffonné comme s’il avait été écrit dans la nuit d’une pièce éclairée seulement par un lampadaire d’une rue déserte pavée de pluie.  Entre ses mains, à présent : ce morceau de papier plié en huit, déplié et replié déjà plusieurs fois. Elle le défroisse sur la nappe brodée, le lit encore.

Hier, je sais pas ce que j’avais. J’étais grave énervé. Faut croire. Je suis même pas resté avec les copains. J’ai bu mon demi et je suis parti. Il faisait froid. Le long du canal, il y a toujours des courants d’air. Et en matière d’air et de froid, il y a ma chambre qui reste glacée été comme hiver. C’est à cause de l’humidité. Faut croire. Je marchais. J’étais pas vraiment seul, il y avait toutes mes pensées qui sont comme des gens qui me donnent la réplique. Quelquefois, on dirait même une meute, à l’affût de tout ce que je voudrais pas dire mais qu’ils entendent quand même. Oui, c’est vrai que ça me rend dingue, j’aimerais un peu de tranquillité. C’est trop demander. Et là, j’avais commencé à avoir une conversation avec moi-même. Comme une personne raisonnable. C’est quand j’ai pensé à cette fille, au café, celle qui vient te parler dans l’oreille, qui te laisse sentir son drôle de parfum de caramel  et qui s’en va en rigolant quand tu commences à devenir trop intime – comme elle dit . Les autres aussi, ça les fait rigoler.
« J’en ai pas, de copine. » J’ai dit. « Mais si ! Tu sais bien, celle que tu vois trois fois par semaine ! » Et ils riaient de plus en plus. C’est là que je suis parti, énervé contre ces abrutis. Mes pensées auraient pu continuer à discuter tranquillement mais j’ai repensé à la fille, et alors c’est carrément devenu un tintamarre. Les copains étaient tous arrivés dans ma tête, ils ricanaient et faisaient un véritable chahut. Et puis un chat est venu se jeter dans mes pieds. Il aurait pas fallu. En un éclair je l’avais balancé dans le canal. Et voilà qu’une femme s’amène en courant sur moi en criant : « C’est mon chat ! » Le geste était devenu automatique, faut croire, je l’ai jetée elle aussi. Et je suis parti. Il faisait très noir dans ce coin-là. L’eau était très froide, c’est sûr.
Madame, je sais qu’on avait rendez-vous au cabinet ce vendredi matin, mais j’ai honte de ce que j’ai fait. Je préfère vous le dire en l’écrivant. Comme ça, je suis moins gêné. C’est vrai que c’est difficile de raconter certaines choses de ma vie quand je sais que vous me regardez, assise dans votre fauteuil. Alors on se voit lundi ? Comme d’habitude ? C’est réglé, je suis content, comme ça on n’en parlera plus.

CD1_DH(Cliquer pour agrandir.)

texte : Catherine Désormière
photo : Dominique Hasselmann

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11 réflexions sur “Motus

  1. gballand dit :

    Un texte qui ne laisse pas indifférent le lecteur qui lui aussi plie et déplie la lettre presque griffonnée…

  2. brigetoun dit :

    merveilleusement rendue cette ambiance

  3. czottele dit :

    brrrr… ça fait peur, et c’est délicieux…

  4. Dom A. dit :

    Bien joué, tous les deux; bravo

  5. PdB dit :

    bon, très bien, je vais aller regarder de l’autre bord (je pense – je me trompe peut-être – qu’il faut attendre lundi pour en avoir le coeur net) (à bon entendeur) :°))

    • PdB dit :

      sauf qu’il manque le walter ppk dans le sac mauve… (n’importe s’il n’est pas réglementaire, c’est celui de double zéro sept) (car les choses, comme les êtres, changent).

      • @ PdB : non, c’est un Smith & Wesson, effectivement non agréé par l’institution, mais qu’elle garde en permanence dans la poche intérieure de son blouson…

  6. PdB dit :

    @ Dominique Hasselmann : ah oui, le couple qui tue…!

  7. francoislenicois dit :

    C’est ce qu’on appelle passer à table.

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