Archives du 04/04/2014

La tête entre les mains (Kierkegaard 2/2)

Le tiers livre et Scriptopolis sont à l’initiative d’un projet de « vases communicants » : le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement…  Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre.

La liste complète des participants est établie grâce à Brigitte Célérier.

Aujourd’hui, j’ai le grand plaisir d’accueillir ici Isabelle Pariente-Butterlin, tandis qu’elle me reçoit sur son blog aux bords des mondes.

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– Qu’est-ce que tu disais ?

Le désespoir représente une expression beaucoup plus profonde et beaucoup plus complète que celle du doute. 

– Je n’en doute pas. Je ne doute pas de tout. Et de cela, par exemple, je ne doute pas. Pas un instant. Je doute de tout le reste. Mais pas de la prééminence radicale du désespoir sur toutes nos simagrées.

– Tu ne vas tout de même pas me dire que douter n’est pas aussi, comme le désespoir, une douleur immobile. Arrêtée. Suspendue dans l’attente. Une tension immobile de toutes les facultés …

– C’est inconfortable, je te l’accorde. Admettons que douter soit inconfortable. Je ne t’accorderai pas beaucoup plus. Peut-être douter provoque-t-il des fissures de l’être. On pourrait, oui, le dire sous cette forme : de l’être, le doute provoque des fissures, mais rien de grave, l’être emmuré comme il est ne s’effondre pas pour autant, ne s’effondre pas pour cela. J’ai douté de vous. J’ai douté de moi. De tout le monde, comme tout le monde, rien de plus. Voilà tout. Ce n’est pas cela. Pas cela qui est en question … quand je prends ma tête entre mes mains, et que je ne veux même plus regarder le monde à l’entour et que tout ce qui m’atteint est une souffrance.

– Je te l’ai dit : Le désespoir représente une expression beaucoup plus profonde et beaucoup plus complète que celle du doute. Je te parle du désespoir. De ton désespoir. Celui qui te fait prendre ta tête entre les mains et qui fait que tu ne veux même plus regarder le monde autour, à l’entour.

– Je n’ai pas envie d’en parler.

– Évidemment …

– C’est pourtant vrai. On ne va pas parler de moi. Moi ou les autres, c’est pareil, je ne vois aucune différence, moi ou les autres, les autres ou moi, et je ne vois pas pourquoi on parlerait de moi, là, maintenant, spécifiquement, ni ce que parler de moi apporterait. On pourrait tout aussi bien parler de ton désespoir. Tu sais, de ce petit éclat d’onyx que tu gardes en toi, dans ta nuit intérieure, et sur lequel tu reviens user ta douleur, insomnie après insomnie, et elle ne s’use pas, elle ne s’élime pas, elle est faite d’une trame si serrée, que rien ne l’atteint, rien ne la déchire, en dépit de tes efforts, répétés, réitérés.

– Entendu : ne parlons pas de ton désespoir. Ni du mien.

– Tu vois bien que c’est haïssable.

– Parlons du désespoir, si tu veux … du désespoir en général, c’est-à-dire de chacun d’entre nous en tant qu’il se retrouve très exactement dans le désespoir de l’autre.

– Nous sommes tous désespérés, non ? Toi comme moi. Lui comme nous. Quelle différence ? On se retrouve tous là. À ce point. On avoue. Ou pas. C’est toute la différence. À mon avis, c’est la différence. On avoue, à soi, aux autres, ou on n’avoue pas.

– Il disait : Le désespoir est justement représentatif de toute la personnalité, le doute ne l’est que de l’esprit. L’objectivité prétendue dont le doute est si fier est justement une expression de sa défectibilité. Le doute repose donc dans la différence, le désespoir dans l’absolu. 

– À se demander si le seul absolu auquel nous ayons affaire n’est pas là, le désespoir, le calme, l’immense désespoir, l’étendue étale du désespoir … Salée comme les larmes, mer morte et désespérée, si salée, si lourde de nos renoncements, que nulle tempête ne vient plus la soulever.

– À se demander s’il est possible d’être sans être désespéré.

– Ceux qui le prétendent n’ont pas dû s’en apercevoir …

– Tu penses qu’on peut être désespéré sans s’en être aperçu ?

– Usé, vidé, évidé, élimé ? Sans s’en être aperçu, sans voir la lumière à travers les déchirures de la trame ? Évidemment. Moi, ce n’est pas cette question que je me pose, la seule question que je me pose, la seule qui m’intrigue c’est si on peut vivre autrement, et qui on serait …

– Oui, qui on serait, si on n’était pas désespéré …

– … qui on serait naviguant sans boussole sur l’immensité morte de notre désespoir. Cela, seulement cela, je ne parviens pas à l’imaginer, je ne parviens pas à me le représenter. Continue … Il a l’air de bien s’y connaître.

– Oui, à mon avis, c’est un fin connaisseur. Il faut avoir du talent pour douter, aucun talent n’est nécessaire pour désespérer ; mais le talent, comme tel, est une différence, et ce qui, pour se faire valoir, exige une différence ne peut jamais être l’absolu ; car l’absolu ne peut jamais être l’absolu que pour l’absolu. De nos doutes, ainsi, les jeux sont secs et sans générosité.

– Il n’y a que dans le désespoir que nous sommes honnêtement nous-mêmes.

– C’est à pleurer.

– À prendre sa tête entre les mains, à rester ainsi, à demeurer, ainsi, immobile, pleurant. Oui.

 Fermeture-éclair_DH(Cliquer pour agrandir l’image.)

texte : Isabelle Pariente-Butterlin

photo : Dominique Hasselmann

 

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