« Pas son genre » : les « grosses têtes » et le destin dans un seul film

Je n’avais vu, jusqu’à jeudi dernier, aucun film du cinéaste Lucas Belvaux. Je croyais même que c’était un Français.

Mais depuis le temps qu’il joue dans des films produits sur le territoire national, et en a réalisé quelques-uns, il a tout compris du pays, des mœurs (pour reprendre un mot de Flaubert), des liens et luttes de classes qui le régentent toujours et que l’on voudrait gommer, masquer, et qu’il fait apparaître d’une manière admirable dans sa dernière œuvre au titre-couperet :  Pas son genre.

On connaît le scénario : un jeune prof de philo parisien (et romancier à ses moments perdus), est nommé pour un an à Arras, chef-lieu du Pas-de-Calais, et y rencontre une coiffeuse.

Tout les sépare d’emblée : leur milieu d’origine, leur culture, leurs habitudes ou « habitus » (comme dirait Bourdieu auquel l’analyse faite dans le film renvoie de facto), leurs ambitions : l’amour peut-il casser de telles barrières ?

Cette question est au cœur de la dérive que le prof de philo « kantien » – joué tout en finesse et avec beaucoup de présence par Loïc Corbery – pratique lors de ses allées et venues entre Paris et Arras et sur la belle place ancienne de cette ville, à la recherche de la coiffeuse perdue (peut-être dès le début de la rencontre) – formidable Émilie Dequenne, complètement investie dans son personnage.

Les deux amants ont du mal à  lire chacun dans le cœur de l’autre. Leurs goûts sont si différents : lors d’une soirée « karaoké », où elle a réussi à entraîner le philosophe qui lui a caché le livre qu’il a écrit et publié un jour, la coiffeuse chante le tube I Will Survive avec une intensité sidérante, dans une séquence superbe et bouleversante. C’est la détresse sublimée dans un cri d’espoir modulé envers et contre tout.

Lucas Belvaux réussit à donner un rythme particulier au récit : longs travellings, gros plans, scènes à l’hôtel, quais de gare, boîte de nuit, place nocturne, salon de coiffure… tout en observant au plus près le cadre dans lequel vivent ses personnages (l’immense bibliothèque de l’un, l’appartement assez « kitch » de l’autre), et la manière différente, avec sa connotation sociale, dont ils expriment leurs sentiments.

Ce film frappe car il met littéralement en scène le destin, comme matérialisé lors du carnaval où dodelinent les « grosses têtes » menaçantes, qui accompagne les héros : on est presque à même de le toucher, lui qui les fait courir à leur perte de plus en plus sensible et sur un rythme, oui,  endiablé.

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Belvaux5_DH(Toutes ces photos, prises le 15 mai quai de Seine à Paris, 19e,  peuvent être agrandies.)

(Gloria Gaynor, I Will Survive)

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19 réflexions sur “« Pas son genre » : les « grosses têtes » et le destin dans un seul film

  1. brigetoun dit :

    savais (avais cru comprendre) qu’en ne voyant pas ce film j’avais tort une fois encore
    et voilà que vous le confirmez
    (j’aime l’oloé les pieds ballants au dessus de l’eau qui glisse)

  2. gballand dit :

    J’étais prête à ne pas aller voir ce film, mais votre critique me donnerait presque envie 😉

  3. En fin de lecture (ou vision du film, si bien partagé) j’ai eu la sensation d’avoir une grosse tête qui me gênait dans la marche… Je risquais de tomber dans l’eau du canal juste en face de la coiffeuse aux bas rouges… Heureusement, la patrouille embarquée aurait pu me sauver, dans ce cas !

  4. Toky dit :

    Il découvre aussi l’amour par « l’expérience » et non la raison.

  5. Un grand merci pour cette belle critique qui donne très envie de découvrir la manière dont le destin se jouera de ces amants. L’amour ne serait-il pas plus puissant que le destin lui-même ? Et merci pour cette pause, paisible et rafraîchissante en bord de Seine.

  6. Francesca dit :

    Tout est dit -et très bien dit- sur ce beau film de notre grand voisin : cherche d’autres de ses oeuvres et tu ne seras pas déçu !

  7. Pas encore vu celui-ci, mais moi non plus je n’ai jamais été déçue par un film de Lucas Belvaux (par ceux de son compatriote presque homonyme Delvaux non plus d’ailleurs). J’avais beaucoup aimé son originale trilogie Un couple épatant – Cavale – Après la vie.

    • @ L’employée aux écritures : oui, il paraît que la trilogie vaut (aussi) le déplacement…

      Quant à Delvaux (André), son Rendez-vous à Bray reste une référence, comme les tableaux surréalistes de son frère (Paul).

      • Désormière dit :

        Je le confirme : il faut voir la trilogie de Lucas Belvaux, toute en surprise d’un film à l’autre, du comique au dramatique, de la comédie à la social-fiction, et pourtant il s’agit d’une même histoire.

        @ Désormière : Merci : trois points de vue sur un seul sujet et donc sûrement un coffret de trois DVD… D.H.

  8. PdB dit :

    Chouette beau film en effet et les comédiens sont splendides, en effet… (quant au bateau « marin (K?) d’eau douce » c’est juste une location…)

  9. @ PdB : J’arrive à « lire » les photos… c’était juste une allusion qui t’était « dédicacée », sachant que tu adores le propriétaire de ces cinémas – dirigés désormais par son fils, si je ne m’abuse, le père étant surtout, entre autres, collectionneur d’œuvres du peintre Martial Raysse (voir mardi ici même !).

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