Jean-Luc Godard (« Adieu au langage ») : au-delà du principe de plaisir artistique

C’est simple, évident, ça crève les yeux, Jean-Luc Godard, avec son Adieu au langage, rassemble en une heure et dix minutes, x la dimension 3D, tout ce qu’il aime, se remémore, crée, invente, imagine et pense.

Ce film est diffusé seulement dans deux salles à Paris : UGC Cité-Ciné Les Halles (1er) et Le Cinéma du Panthéon (5e).

Ici, Godard compose et fait défiler la couleur, la musique, l’espace mobile, les visages, les corps, les femmes, les hommes, les peintres, les cinéastes, les acteurs, les actrices, les nuages, les feuillages, les rivières, la pluie, le soleil à travers les arbres, les paroles, le va-et-vient des essuie-glaces d’une voiture, son chien (Roxy Miéville, crédité au générique de fin) sauvé des eaux, les raccords vrais ou faux comme les mouvements à la Wim Wenders, les dialogues coupés, les interrogations philosophiques, les questions sans réponses et celles qui tombent à côté de la plaque, la politique, la tectonique, les envolées lyriques ou prosaïques, les murs et leur traversée, les routes et leur sinuosité, les idées et leur complexité, l’Histoire et ses bégaiements, le discours et sa langue incompréhensible, les raisons et la déraison, l’amour et sa conclusion, la haine et sa forclusion, Nicolas de Staël et Schönberg, Courbet et Sartre, les références sans révérence, les allusions sans complications, la culture et la guerre incompréhensible, la pellicule comme le numérique, le noir et blanc comme le technicolor, les scénarios qui font quatre lignes, et les lignes d’horizon qui jouent le rôle du script, la voix off et la voix in, la profondeur de champ et le champ d’honneur où l’on s’abat, les avions bombardiers, les bateaux langoureux, le lac de Genève, la mise au point et le dédoublement (fermer de temps en temps un seul œil), la caméra sur rails et le story-travelling, la plongée dans les années enfuies et le passé qui s’est transformé en nous, les baisers et les mains de femmes, les grilles au travers desquelles le regard se faufile, la saturation des couleurs et la situation des douleurs, l’âge d’or et l’orchidée de Miss Blandish, Morocco et Constantine (Eddie), Artaud et Dreyer, les arts ne se comptent plus en numéros, Godard a dépassé le septième palier – avec ses piliers, ses samouraïs et ses mercenaires – ou les 39 marches, il a atteint l’au-delà du principe de plaisir artistique, il est désormais hors-normes, hors-cadre, hors-champ, hors-ligne, hors-texte, ou bien il s’est dissimulé, avec ses lunettes fumées, dans l’ombre portée, fantastique, du Horla ?

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Adieu4_DH(Photos prises à Paris le 28 mai. Cliquer pour élargir le cadre.)

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39 réflexions sur “Jean-Luc Godard (« Adieu au langage ») : au-delà du principe de plaisir artistique

  1. brigetoun dit :

    longtemps que n’avais pas eu envie aussi forte de voir un de ses films, un film tout court d’ailleurs
    et ce qu’il vous a inspiré ne fait qu’augmenter l’évidence

  2. @ brigetoun : j’espère qu’il passe à Avignon…

  3. Natacha S. dit :

    Adieu au langage… Et au terme exact? Le lac Léman vous salue!

  4. Ce n’est pas la première fois. Mais je trouve le texte critique et littéraire d’aujourd’hui particulièrement beau. Un monologue sur le cinéma mais aussi sur le théâtre et la vie qu’on pourrait suivre sans autre commentaire qu’une voix sincère et le petit artifice d’un rideau noir !

    • @ biscarrosse2012 : Il y eut une époque où l’écran de cinéma était caché derrière un rideau rouge (comme la scène au théâtre avant le début de la représentation), et n’exposait pas sa nudité en dehors de l’obscurité soudain advenue…

  5. Christiane dit :

    Billet, oh combien utile ! et comme l’écrit biscarosse « particulièrement beau » .

  6. @ Christiane : J’ai entendu hier une pub pour ce film sur France Inter (écouter ici l’interview de Godard diffusée le 21 mai). Cela devrait lui amener peut-être quelques spectateurs de plus…

  7. NP dit :

    Une séance passionnante. Tout à fait d’accord avec vous. Il faut voir ce film, parfois même d’un seul œil.

  8. Robert Spire dit :

    A vous lire j’irai voir ce film les yeux fermés!

    • @ Robert Spire : n’oubliez pas, à tout hasard, la paire de lunettes 3 D !

      • Robert Spire dit :

        La paire de lunettes 3D. Voyons, cela fait 2x3D=6D. Je serais bien mal armé pour décider car un coup de D jamais n’abolira le Hasard! 🙂

        @ Robert Spire : Hélas, Stephane Mallarmé n’a pu lire Max Jacob (par contre, l’inverse est probablement vrai). D.H.

  9. On doit trouver le temps de le voir !

  10. cher Dominique, j’ai déjà eu l’occasion de le dire, je ne supporte pas le cinéma de Godard (à part ses premiers films jusqu’à Pierrot) et ce n’est pas celui-là qu me fera changer de goût, d’autant que ses ratiocinations sont plutôt désespérément comiques… tu me demandais si j’aime le cinéma français alors que je ne citais que des cinéastes étrangers: à part Jean Renoir qui a véritablement constitué une œuvre, les autres ont fait ou font des films, nuance, surtout au regard des Welles, Hawks,Bergman,Fellini, Rosselini, Antonioni, Kurosawa et chez les vivants Woody Allen, les frères Coen, Clint Eastwood, David Lynch…
    quant à baser son jugement sur une citation, comme le fait Christiane, c’est tout simplement ridicule… amicalement à toi et @ +

  11. j’ai oublié les Dardenne brothers !

  12. … et Polanski. Point final.

    • @ Chesnel : merci pour ton opinion, je ne prétends pas que mon jugement soit infaillible, il est purement personnel : un blog peut servir aussi à ça.

      • merci pour ton opinion, je ne prétends pas que mon jugement soit aussi ou autant infaillible que le tien.. j’ai fait beaucoup d’efforts pour me godardiser et je n’y suis jamais parvenu… dommage ??? ceci dit, je trouve ton billet très convaincant pour un convaincu, pas pour un con vaincu comme moi

  13. PdB dit :

    apparemment il ne s’agit pas juste d’un Godard (de plus-cf Ennio Morricone) mais bien plutôt d’un Godard juste (j’irai le voir, comme « Film socialisme », au cinéma Le Panthéon)

  14. Francesca dit :

    Ma seule objection à ce film est qu’il ressemble fort à un bouquet final…
    Tout y est, Godard lui-même, dont je ne vois pas ce que je pourrais encore attendre après ce tourbillon ; ça me fait peur.

  15. @ Francesca : fait-on une « objection » à un feu d’artifice ? JLG choisit.

  16. […] 31/05/2014 CINÉMA JEAN-LUC GODARD (« ADIEU AU LANGAGE ») : AU-DELÀ DU PRINCIPE DE PLAISIR ARTISTIQUE […]

    • Christiane dit :

      Ah, Leo, retrouver votre blog magnifique et s’y perdre ! même sur cette page où, n’ayant trouvé trace de Jean-Luc Godard, j’ai eu plaisir à feuilleter le passé…

    • @ Leo Nemo : merci pour le ping.

      • Christiane dit :

        Bravo, pour la réception de ces balles perdues dans la forêt dormante du blog de Leo Nemo

        @ Christiane : votre lien vers ce défilé ininterrompu d’éphémérides m’a même déconnecté soudain de mon blog ! D.H.

      • Christiane dit :

        Oui, son blog est devenu périlleux pour le lecteur qui ose s’y aventurer… Un peu la bibliothèque de Borges ! Univers fantastique qu’un ogre boulimique de livres, d’art, de cinéma… a rendu impénétrable… Être Petit Poucet en cette maison tient du conte. Il faut semer des cailloux blancs pour trouver la sortie ! (mais j’aime m’y perdre)

        @ Christiane : labyrinthique et bombe à retardement… D.H.

  17. J’avais envie des couleurs, des visages et des paroles échangées dans ce film d’après les maigres extraits parus jusqu’ici, mais à vous lire il est évident que cet « Adieu au langage » marquera les mémoires.

  18. didier bazy dit :

    A reblogué ceci sur rhizomiques.

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