Archives du 21/06/2014

« Proposition d’attribution d’insignes aux mendiants de toutes les paroisses de Dublin par le doyen de Saint-Patrick »

« (…) Je sais bien que depuis quelque temps nous sommes extrêmement redevables à l’Angleterre d’une branche commerciale fort bénéfique. Car il appert que les Anglais sont devenus assez munificents pour nous envoyer continuellement des colonies de mendiants, en retour du million d’argent en espèces qu’ils reçoivent chaque année de notre pays. Que je ne froisse personne, j’entends bien par là de vrais mendiants anglais dans l’acception littérale du terme, ainsi que l’emploient ainsi les protestants. Il semble que les juges de paix et les administrateurs des paroisses des côtes ouest de l’Angleterre ont pendant longtemps suivi l’usage consacré qui consiste à exporter ici leurs mendiants en surnombre, afin de faire accroître chez nous la cause protestante et anglaise. Et ils ont la bonté de nous les envoyer gratis et hors taxes. J’ai eu l’honneur maintes fois de voir débarquer à Dublin d’immenses cargaisons de ces mendiants en provenance de Chester. Et j’étais alors assez naïf pour exprimer mon opinion, à savoir que notre ville devait les recevoir dans une maison d’arrêt, et après un séjour d’un mois, au cours duquel on aurait pris soin de les bien fouetter deux fois par jour, de les nourrir de son et d’eau et de leur donner un dur labeur, ils seraient renvoyés honnêtement chez eux avec des remerciements aussi bon marché qu’ils étaient arrivés. Ou bien, si pareille suggestion n’était pas approuvée, je proposerais que, dans la mesure où un Anglais est d’une valeur intrinsèque égale à celle de douze hommes nés en Irlande, nous devrions en toute justice leur renvoyer une douzaine de mendiants irlandais pour chaque membre en provenance d’Angleterre, à charge pour eux de s’en débarrasser à leur convenance. Sauf en nous les renvoyant.

Quant aux pauvres natifs de notre cité, il y aurait peu ou prou d’inconvénient à les confiner dans leurs paroisses respectives. Par exemple, un mendiant de la paroisse de Saint-Warborough, ou de toute autre paroisse de la ville, s’il inspire la compassion, a une chance égale de recevoir sa part d’aumônes de chaque main charitable, parce que les habitants, quels qu’ils soient, passent dans toutes les rues de la ville et donnent leur aumône, sans tenir compte de l’endroit où ils se trouvent, chaque fois qu’ils estiment qu’on en tirera bon profit. Et ces aides, ajoutées aux aliments qu’ils récupèrent en faisant du porte-à-porte , dans les maisons de la petite noblesse ou des bourgeois, seront, sans être trop excessives, suffisantes pour les maintenir en vie.

Il est vrai que les pauvres des paroisses des faubourgs n’auront pas tout à fait les mêmes avantages, parce qu’ils ne se trouvent pas dans des endroits très passants et très commerçants. Mais il convient de considérer que ces mendiants-là ont moins droit à la charité publique, parce que la plupart d’entre eux sont des vagabonds de la campagne et constituent la majeure partie de ce grand fléau, qu’il nous appartient de chasser.

Je serais enclin à penser qu’il est peu de choses plus fâcheuses pour le prêtre vivant en ville qu’une foule de mendiants qui n’appartiennent pas à son district, dont il n’a pas obligation de prendre soin, qui ne font pas partie de ses ouailles et qui retirent le pain de la bouche de ceux qui en font partie et auxquels ils revient de droit. Quand je mentionne cet abus à n’importe quel prêtre d’une paroisse citadine, il reporte en général la faute sur les bedeaux, dont il dit qu’ils sont subornés par les mendiants étrangers ; et parce que ces bedeaux sont souvent des tenanciers de bistrots, ils trouvent leur compte avec ce genre de clients. On pourrait facilement remédier à ce mal si les paroisses donnaient une petite augmentation aux émoluments du bedeau, et se montraient plus circonspectes et dans le choix de ces employés. Mais je conçois une méthode efficace, qu’il est dans le pouvoir de chaque prêtre de mettre en pratique. J’entends par là qu’il doit faire comprendre qu’il est dans l’intérêt de tous les pauvres de sa paroisse d’expulser les intrus. Car si le prêtre et autres officiants de l’église interdisaient formellement aux mendiants paroissiaux de tolérer que des vagabonds entrent dans la paroisse, sous peine de n’être plus autorisés eux-mêmes à demander l’aumône aux portes des églises, ou dans les maisons ou les magasins des habitants, ils écarteraient les intrus plus efficacement que vingt bedeaux.

Et je ne puis faire autrement, ici, que de signaler la grande imprudence des petits commerçants de notre cité, qui tolèrent que leurs portes soient chaque jour assiégées par des foules de mendiants (tout comme les grilles d’un seigneur le sont par des créanciers), pour le plus grand dégoût et le plus grand agacement de maints clients, dont j’ai bien souvent observé qu’ils préféraient aller dans d’autres magasins plutôt que d’endurer pareil harcèlement. Semblable inconvénient pourrait être aisément évité, si aucun mendiant étranger n’était autorisé à les envahir.

Partant, j’affirme que les petits commerçants qui se plaignent le plus de ce mal (se lamentant que pour chaque client ils sont importunés par cinquante mendiants) méritent fort bien ce qu’ils endurent, quand un apprenti aura tôt fait de chasser du magasin à coups de cravache tout mendiant qui ne serait pas de la paroisse et ne porterait pas l’insigne de ladite paroisse sur l’épaule, solidement attaché et bien visible. Et si une telle pratique était appliquée dans chaque maison à tous les clochards vaillants, nous nettoierions la ville de tous les mendiants professionnels, à l’exception de ceux qui ont titre à notre charité. Quant aux vieillards et aux infirmes, il suffirait de ne rien leur donner, ce qui les contraindrait à mourir de faim ou à suivre leurs confrères. (…) »

Jonathan Swift, Projet d’attribution d’insignes aux mendiants de toutes les paroisses de Dublin par le Doyen de Saint-Patrick, 1737, Editions Mille et une nuits, 1995-2001 (traduction Thierry Gillyboeuf, pages 42-47 du recueil scanné ci-dessous).

Swift mendiants, scan_DH(agrandir la reproduction.)

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