Archives du 20/07/2014

Photos de plateau nordique [3/3]

« La vitesse à laquelle vient le Nord quand on laisse Paris est surprenante. Qu’on aille vers Calais ou Dunkerque (et donc vers l’Angleterre), vers Lille (en direction de la Belgique et des Pays-Bas) ou vers Maubeuge (vers la Belgique encore, mais, à terme, vers l’Allemagne aussi, et l’Est lointain), et toujours, passé une centaine de kilomètres, que l’on ait pris le train ou que l’on roule en voiture, cela vient, il vient. Les signes en sont nombreux, épars, discrets, puis soudainement massifs, mais ils ne sont pas faciles à nommer : pas la meulière, en tout cas, qui est partout en banlieue (voir Gentilly et Meudon) et qui est plutôt une signature de Paris et de l’Île de France, même si elle a déjà, j’imagine, quelque chose de terriblement « du Nord » pour un natif de Marseille. La brique, oui, déjà bien davantage, puisque ce matériau est là-bas absolument chez lui, partout instillé, installé : au point que c’est un étonnement, quand on est à Toulouse, à Albi ou à Sienne, de le reconnaître et de lui donner le même nom là où il n’est plus associé aux cheminées, à la rouille, aux ciels brouillés. Les usines, oui, sans doute, mais il y en a partout ailleurs. L’absence de reliefs prononcés, oui, mais elle n’est pas plus impressionnante dans cette direction que dans les autres, sauf là peut-être où les cônes des terrils viennent la souligner mais alors c’est déjà le bassin houiller, la légende des gueules noirs, les corons. Une pauvreté croissante, oui, peut-être, mais – heureusement – elle n’est pas généralisée (Lille, ou du moins son centre, donne même une impression d’opulence). Ou encore la disparition progressive des figuiers et d’autres plantes, l’augmentation des enseignes Jupiter et surtout Stella, une relation au travail (et, conséquemment, au chômage) fondée sur la fierté, un peu plus de blondeur dans les chevelures et davantage de petits rideaux derrière les vitres – rien qui en soi fasse véritablement rupture mais, malgré l’effacement relatif imposé par les aménagements ou les marques standard, quelque chose comme un accent, comme une prononciation différente qui peu à peu s’affirme – un style. »

Jean-Christophe Bailly, Le Dépaysement, Voyages en France (Seuil 2011, Points N° 2888, pages 377-378).

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plateau30_DH(Ces photos prises près de Bailleul, Nord, le 14 juillet, sont agrandissables.)

[ ☛ FIN ]

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