Persistances rétiniennes, uzétiennes et autres [9]

On se rapproche de la prison Sainte-Anne d’Avignon ou c’est elle qui nous attire maintenant, comme un aimant vers l’indicible, l’invisible ou l’inaudible.

Le nom de l’exposition, La disparition des lucioles, a été emprunté à un article célèbre de Pasolini paru le 1er février 1975 dans le Corriere de la Serra sous le titre « Le vide du pouvoir en Italie ».

En 2009, Georges Didi-Huberman publia Survivance des lucioles (éditions de Minuit), une analyse moins pessimiste de la position citoyenne par rapport au gouvernement de la chose publique.

Mais le silence réclamé sur le flanc de la prison, désaffectée en 2003, affiche tout à coup comme une provocation émise par le lieu même (7 000 m2) : dans les couloirs sur trois étages, dans les 160 cellules, semblent retentir encore les cris, les hurlements, les pleurs, les cauchemars, les bagarres, les bruits des verrous, les grincements des portes et des gardiens, et éclabousser de lumière blanche ou noire ou jaune, filtrée par des barres verticales, à l’aide d’éclairages blafards ou brouillés, les regards voilés ou éteints des « occupants » du bâtiment (avec, par mesure de sûreté, d’autres remparts), les rêves perdus, le désespoir de la vie, la lenteur inexorable des jours, l’espoir de la mort comme seule ouverture.

Les fantômes des prisonniers parcourent ici l’espace, et certaines parmi les 280 œuvres d’art présentées peuvent paraître parfois dérisoires par rapport à cette présence qui ne saurait être mise en scène – le parcours des lieux sans aucune installation « artistique » aurait sans doute produit un impact différent – et tout visiteur est alors placé en face de sa propre prison intérieure.

Je n’ai pas mis sous les photos prises ce matin-là, comme l’a fait Brigitte Célérier lors de ses deux visites reproduites admirablement sur son blog Paumée, les noms des artistes ayant « occupé » les cellules avec leurs inventions, reproductions, accompagnements, prolongements, imagination, liberté de création…

Il est sûr que certaines images sont déjà présentes sur tel ou tel site et il y a eu tant d’articles ou de reportages sur le sujet – mais cette exposition, qui dure jusqu’au 25 novembre, est d’une force et d’un éclat si tétanisants que chacun en garde une persistance rétinienne : celle qu’il peut essayer de transmettre au-delà de ces murs destitués de leur fonction d’origine.

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avignon19_DH(Les gardiens surveillent particulièrement une cellule, il faut cliquer sur cette photo.)

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(Photos : cliquer pour s’évader des dimensions apparentes.)

 [ ☛ à suivre ]

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18 réflexions sur “Persistances rétiniennes, uzétiennes et autres [9]

  1. lanlanhue dit :

    terribles présences

  2. brigetoun dit :

    oh mais si, il fallait attendre – j’avais cru le blog fermé pour la journée d’internet vide… merci pour cette constance

  3. «…La disparition des lucioles…»
    «Le bruit des verrous…»
    «…les regards voilés ou éteints des « occupants »…
    il suffit de la séquence de ces trois phrases extraites au hasard pour qu’une vive « persistence rétinienne » se fixe à toujours et que cette ancienne prison s’étale comme un énième miroir du côté insupportablement dur et obscur de notre in-humanité…

  4. Persistance rétinienne de ces regards voilés, de ces cris étouffés, de cette violence enfermée.
    Suivre votre regard ici m’impressionne plus que mes mots ne sauraient le décrire. Alors je vous suis en silence.

  5. @ mchristinegrimard : vous avez compris l’inscription en anglais sur le mur de la prison 🙂

  6. Francesca dit :

    Les mâtons sont là pour que même les valises ne se fassent pas la malle. Terrible.

  7. godart dit :

    Terrible ce double regard, à la fois artistique et celui du visiteur se mettant  » à la place de « . Le fracas de ces vies brisées résonne d’autant plus dans ce silence. Souhaitons qu’un jour viendra où la prison jouera un rôle de réparation d’un énorme ratage, d’une vitalité laissée à elle même et que l’enfermement débouchera sur une ouverture où rien n’est définitif, l’occasion d’un nouveau départ. Mme Taubira semble aller dans ce sens, son énergie devrait l’emporter sur les forces de la réaction. Merci pour ces persistances pertinentes et pour ce partage.

  8. Zoë Lucider dit :

    Dommage que l’art soit si peu convoqué dans ces murs quand il pourrait aider ceux qui s’y morfondent à s’évader sans risque pour la société mais avec un bénéfice certain pour ceux qui ont trébuché. Il y a une majorité de pauvres en prison. Les autres s’offrent des « indulgences ». Merci pour ce beau reportage.

    • @ Zoë Lucider : voir l’augmentation du taux d’occupation des prisons américaines…

      Oui, l’art est paradoxalement présent quand la prison est vidée… On se demande pourquoi aussi l’éducation et la pédagogie en sont tellement absentes.

  9. Les images ne s’évadent pas…

  10. les cafards dit :

    impressionnant et glaçant

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