Archives du 14/09/2014

Une histoire d’électri-cité

La théorie dominante était qu’il fallait que les entreprises se multiplient comme les Cent fleurs à l’époque de Mao-Tsé-toung, qu’elles déploient leurs pétales et leurs corolles partout, dans les villes et dans les champs : l’emploi était bien lié à leur expansion irrépressible et les travailleurs ne devaient leur survie qu’à ce tsunami industriel.

Depuis plusieurs années, tous les mythes concernant les monopoles, le service public, la fonction « régulatrice » de l’État, avaient été mis à bas. L’abandon des contraintes technocratiques et administratives (supprimant ainsi toute épidémie éventuelle de phobies) avait grandement favorisé le développement de la croissance. Toutes les prévisions des meilleurs experts économiques avaient été battues en brèche : fi du pessimisme, fin du scepticisme !

L’Europe, ce boulet antédiluvien, qui ne servait qu’à surpayer des parlementaires inutiles et paperassiers, n’était plus qu’un lointain souvenir. Les pays avaient retrouvé, avec le retour des barrières douanières, leur nationalité, leur personnalité, leurs coutumes et leur joie de vivre, tout en parlant leurs langues anciennes (en Italie, s’exprimer en latin était du dernier chic).

Dans notre hexagone jusqu’ici étriqué, j’avais créé ma propre société dont j’avais trouvé immédiatement la « signature » : « Pour vous, l’électri-cité ». L’EDF, après la coupure (si j’ose dire) qu’elle avait subie avec la création d’ERDF, avait perdu entièrement son monopole, comme GDF, la SNCF, etc.

Le statut des fonctionnaires avait été aboli, le Code du travail refondé – il tenait en une seule page avec un article unique : « Le travail est libre de toutes contraintes, il concourt, selon l’éventail des manières possibles, à l’épanouissement de la société, des entreprises et de l’individu. » Les ministères avaient été ramenés à la portion congrue puisque les domaines dont ils étaient censés s’occuper s’administraient par une régulation en quelque sorte automatique.

Dans mon entreprise (il fallait quand même toujours des chefs), je procédais à la mise au point permanente, et non pas annuelle, du plan d’action et des objectifs financiers. Une adjointe m’aidait dans cette tâche finalement assez amusante. Concernant les recrutements de personnels, je faisais défiler les candidat(e)s sur une estrade avec un numéro épinglé en travers du buste, comme pour une séance de « tapissage » dans un film policier. Le « look » valait souvent mieux que des diplômes plus ou moins trafiqués ou obtenus par des manœuvres douteuses.

Nous n’étions qu’une petite équipe de quatre personnes lorsque nous avions décidé du rachat du nom, tombé en désuétude, de la Compagnie parisienne de distribution d’électricité. Une fois les quelques formalités accomplies, nous nous étions lancés sur le marché et grâce à notre audace marketing nous avions décroché immédiatement la timbale. Le patron d’EDF, devant ce cataclysme inimaginable, ne devait d’ailleurs pas tarder à démissionner et à disperser puis dissoudre les activités de sa boîte tentaculaire.

Pour nous, l’électricité représentait plus que le nerf de la guerre – ou son nerf de bœuf. Avec l’ampleur extraordinaire prise par Internet et ses innombrables dérivés, nous étions assis comme sur un tas d’or, un champ de pétrole ou les mines du roi Salomon.

Nos tarifs imbattables, notre sens commercial aigu (jamais un client n’attendait plus de dix secondes au téléphone pour obtenir le moindre renseignement, et sa fidélité était récompensée régulièrement de manière incroyable), notre innovation permanente nous permettaient de racheter des concurrents sur notre territoire, de gagner des marchés à l’étranger, et de considérer l’avenir de la manière la plus brillante.

Un seul danger nous menaçait désormais : recréer ipso facto, à cause du succès, un ancien monopole et figer ainsi à nouveau l’expansion libre et nécessaire de l’offre afin que la demande y trouve son compte.

Une clause dans mon contrat (qui tenait en dix lignes) spécifiait cependant qu’en cas de situation monopolistique menaçante, je devrais mettre fin au plus tôt à ma situation.

Dans le tiroir de mon bureau design, sans porte, je gardais précieusement un revolver 7,65 avec une balle engagée dans le canon. De temps en temps, quand je cherchais mon stylo Mont-Blanc, la vue de cette arme me produisait comme un éclair d’acier dans la tête (un arc électrique ?).

Alors, j’allais discuter avec mes collaborateurs et je leur recommandais de ne pas trop en faire, quand même, on avait toute la vie devant nous, pas vrai ?

P1050043(Paris, le 12 septembre. Cliquer pour augmenter le voltage.)

Tagué , , , , ,
%d blogueurs aiment cette page :