Archives du 20/09/2014

Jean Fautrier, les images interdites [2/3]

Une fois l’épais rideau levé, le « cabinet noir » apparaît avec ses vitrines et ses petits cadres accrochés aux murs. Il n’y a personne, sauf deux électriciens qui s’affairent autour des lampes qui éclairent assez mal l’ensemble : l’expo Jean Fautrier – y compris cette annexe quasi clandestine – est pourtant ouverte depuis le 12 septembre.

Les dessins de Fautrier pour illustrer les deux livres de Bataille, Madame Edwarda, (1942, trente-et-une gravures) et L’Alleluiah, catéchisme de Dianus (1947,) apparaissent minuscules : mais ce sont des mouvements, des arrondis, des élans, des impulsions, des compulsions, qui malgré leur format réduit ouvrent grand l’espace de l’imagination.

Ils devaient fort bien s’intégrer dans les deux éditions originales (la réédition de chez Pauvert, qui date de 1956, ne comporte aucune illustration). A la place, je cite un passage piqué au hasard dans mon exemplaire de Madame Edwarda :

« Je tremblais : je la regardais, immobile, elle me souriait si doucement que je tremblais. Enfin, je m’agenouillai, je titubai, et je posai mes lèvres sur la plaie vive. Sa cuisse nue caressa mon oreille : il me sembla entendre un bruit de houle, on entend le même bruit en appliquant l’oreille à de grandes coquilles. Dans l’absurdité du bordel et dans la confusion qui m’entourait (il me semble avoir étouffé, j’étais rouge, je suais), je restais suspendu étrangement comme si Edwarda et moi nous étions perdus dans une nuit de vent devant la mer. »

Ensuite, le parc se parcourt jusqu’au « Petit château » où l’expo officielle se déroule au premier étage. Elle n’occupe que trois salles mais un gardien interdit et traque toute photo des tableaux ou lettres et documents sous verre. Il s’agit donc de jouer au chat et à la souris.

Heureusement, le catalogue (12 euros), acheté à la sortie, supplée de manière élégante l’interdit – finalement approprié pour la rencontre Fautrier-Bataille – puisqu’il reproduit notamment tous les dessins (trait noir et brique rouge en héliogravure) destinés à « enluminer » cette littérature choisie, et la succession des œuvres exposées.

J’ai retrouvé alors avec plaisir (page 57) les quatre lettres envoyées par Jean Paulhan au docteur Henry Le Savoureux, lorsque Fautrier a pu fuir la Gestapo, après avoir été arrêté en janvier 1943, en se réfugiant par la suite à La Vallée-aux-loups (Châtenais-Malabry, Hauts-de-Seine, Maison de Chateaubriand).

Je recopie ci-dessous sa quatrième lettre, car j’aime l’emploi du subjonctif par le grand chef de la NRF de l’époque :

« nrf

Mercredi.

Cher ami, vous nous verrez donc arriver avec Fautrier demain jeudi, sur les cinq heures. Ai-je songé à vous le dire ? Fautrier désirerait extrêmement que personne ne connût sa présence chez vous. Il pense demeurer à la Vallée, si vous y consentez, jusqu’à la fin de la guerre – donc jusqu’au 5 août.

Très amicalement.
Jean P.

Paris, 43 rue de Beaune – 5, rue Sébastien Bottin »

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Fautrier14_DH(Cette image en cache une autre.)

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Fautrier16_DH(Une autre vue peut apparaître ici.)

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Fautrier18_DH(Paysage mouvementé, 1937.)

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Fautrier20_DH(Toutes les photos sont agrandissables, sauf celles qui bifurquent vers d’autres.)

[ ☛ à suivre ]

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