Jean Fautrier, les images interdites [3/3]

L’avantage d’une petite exposition, qui ne dure pas trop longtemps, et qui est éloignée de Paris (1), c’est le faible nombre de visiteurs qu’elle attire. Il ne s’agit pas d’un « dîner de têtes » derrière lesquelles on essaierait d’apercevoir, au risque d’attraper un torticolis, un tableau ou une photo accrochés au mur.

Non, ici, trois personnes seulement font le tour des trois salles : l’accès aux œuvres est libre, l’espace paraît plus grand et le contact avec les dessins ou peintures se fait presque tactilement. Il n’y a même pas un trait blanc tracé par terre jouant la frontière infranchissable par rapport à ce que l’on désire regarder, observer, et comme pénétrer dans la démarche de l’artiste lui-même.

Engagé dans la peinture et le dessin – sa série des « Otages », 1943-1944 – comme dans le combat politique, le parcours de Fautrier est admirable, même s’il fut quelque peu dédaigné de son vivant. Le cinquantième anniversaire de sa mort (le 21 juillet 1964) braque à nouveau les projecteurs sur lui.

« Peu à peu détaché de l’expressionnisme figuratif, à distance d’un surréalisme vite dépassé, éloigné du constructivisme, aux antipodes du rationalisme de Mondrian et opposé au post-cubisme, Fautrier refusait les étiquettes réductrices. Exaspéré et inclassable, il se méfiera notamment de celles qui lui assignaient les titres de maître de l’art informel ou de tenant de l’abstraction lyrique. »

Bertrand de Sainte-Marie (Fautrier, dessinateur et graveur : pulsion et mémoire graphiques, Catalogue de l’exposition, pages 13 et 14).

En refermant la porte de sortie (laissant ainsi le gardien seul avec sa possible réflexion métaphysique sur les méandres du geste artistique), on aboutit à une autre salle où sont installés un écran, un haut-parleur et quelques sièges. La vidéo projetée est hélas à peu près inaudible… On voit Paulhan, on voit Fautrier et son air malin et mutin mais on n’entend pratiquement pas ce qu’ils peuvent se dire : « Des enceintes ont été commandées, paraît-il… », déclare un spectateur (il serait temps !).

Le livre d’or qui se trouve sur la table est rempli de ces reproches. Quelqu’un signale que les visiteurs de la rétrospective à Tokyo ont sans doute plus de chance que ceux de Sceaux. J’écris sur la page ouverte une remarque personnelle. Heureusement, le film Fautrier l’enragé peut être visionné sur le site de l’Ina (à condition de débourser 1,99 €).

Nous sortons par la porte cochère et longeons à nouveau le côté du « Petit château », qui borde un étang rectangulaire où se tient un héron stoïque, pour retrouver le grand parc, son château imposant et le parking pavé où j’ai garé la voiture, près de la grille de l’entrée principale.

Dehors, le temps est au beau, l’art est au vrai, même avec des soupçons d’« informel » ressemblant à des nuages sur fond bleu.

 ____________

(1) Une rétrospective Fautrier a été organisée en mai 1989 au musée d’Art moderne de la ville de Paris. Le Centre Pompidou n’en a encore jamais présentée. Un ensemble d’œuvres de Fautrier est exposé cette année au Japon, de mai à décembre, dans trois musées : à Tokyo, Toyota puis Osaka.

Fautrier21_DH(Nu violet sur buvard, vers 1962-1963)

Fautrier22_DH(Arbres, 1937)

Fautrier23_DH(Visage de l’homme, 1950-1952)

Fautrier24_DH(Le bouquet bleu, vers 1929-1930)

Fautrier25_DH

Fautrier26_DH

Fautrier27_DH

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Fautrier29_DH

Fautrier30_DH(Toutes les photos peuvent être agrandies.)

[ ☛ FIN ]

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21 réflexions sur “Jean Fautrier, les images interdites [3/3]

  1. brigetoun dit :

    ma foi, les deux seraient bien, mais s’il faut choisir je crois que je préfèrerai de loin l’intimité avec les oeuvres au fait (même si dommage de ne pas entendre ce qu’il en dit, c’est toujours passionnant d’écourter un auteur parler de son oeuvre) d’avoir un bon son pour la vidéo
    merci pour les tableaux (retourner les visages de l’homme, découvrir le bouquet bleu..)

    • @ brigetoun : les expos avec files d’attente (comme celles qui ont du succès à Beaubourg) entraînent ces mêmes visiteurs par centaines devant les tableaux ou les photos qui deviennent ainsi quasiment invisibles, ce qui est un étrange paradoxe.

      Mais une vidéo publique inaudible, c’est incompréhensible…

  2. Merci de partager avec nous le fruit de vos déambulations éclectiques, vous savez mettre en lumière tant de facettes de ce que la vie propose aux regards, mais que nous ne pouvons admirer pour des raisons d’éloignement ou d’ignorance. C’est un plaisir de vous suivre encore une fois !

  3. gballand dit :

    Fautrier m’est totalement inconnu, je vais taper ‘google images » 😉 j’aime bien votre deuxième et troisième photo en partant du bas, le jeu du « dedans-dehors » 😉

  4. @ gballand : On trouve tout sur Internet (la Samaritaine a dû même laisser sa trace).

  5. jeandler dit :

    Pour se dédommager, l’avant-dernier concert du festival à l’Orangerie.

  6. Ce Jean Fautrier — qui n’était jamais content, peut-être à raison, des tentatives de classement de son œuvre de la part des autres —, serait au contraire bien ravi de te suivre dans cette visite cinématographique et réelle, animée par cette belle conversation, passionnée et décalée à la fois… Jusqu’au livre d’or « rempli de reproches « … et à la sortie… « avec des soupçons d’« informel » ressemblant à des nuages sur fond bleu..  » Le gardien de l’expo sera content, lui aussi, moins d’avoir été « laissé dedans » que de t’avoir accueilli dans ce contexte qui nous intéresse beaucoup.

  7. Francesca dit :

    C’est pénible, cette interdiction de photos, presque partout, alors que les oeuvres sous verre ne peuvent être endommagées par une photo sans flash et qu’on voit mal (de fait !) l’usage commercial que pourrait en faire un visiteur,photographe amateur…Enfin, histoire de rrrèglement !

  8. Alex dit :

    Fautrier est à l’origine de l’art informel en France. Informel est un concept philosophique: au-delà de la forme, qui transcende la forme. Voir le mythe de la caverne de Platon.
    Fautrier est contre le cours magistral, le système maître/élève/école, mais pour la méthode grecque; par le jeu des interrogations, l’individu trouve lui- même une réponse, qui en entraîne une autre, etc… La fameuse maïeutique.
    Il faut donc prendre son temps devant un tableau, et se laisser envahir par les questions.

  9. Alex dit :

    Le buvard représente ce qu’on appelait autrefois, en termes religieux, juridique, médical, et courant, le giron – les seins, le haut des cuisses, et le ventre au milieu.
    L’enfant Jésus est souvent représenté assis sur le giron de la Vierge Marie.
    On dit: il veut rentrer dans le giron de l’Eglise.

    • @ Alex : je me souviens d’un « tampon-buvard » que possédait mon père sur son bureau et du mouvement de balancier de cet objet qu’il fallait exercer pour « boire » les débordements d’encre…

      • Alex dit :

        Dans mon enfance, nous écrivions encore à l’encre violette à l’école, avec un buvard sous la main, qui finissait par devenir un surprenant tableau…

        @ Alex : même Rorschach a commencé petit ! D.H.

  10. Alex dit :

    Buvard Nu Violet vers 1962-63

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