Que Metz soit dite, à partir de quelques images prises à l’improviste (4)

« Si peu réceptif que l’on soit à la vulgate populiste selon laquelle de telles manifestations, dans de tels lieux, seraient nécessairement élitistes, il arrive parfois que l’on soit ébranlé parce qu’elles peuvent avoir d’arbitraire, tombant du ciel des bonnes intentions culturelles sur des campagnes démunies. Or à Delme ce flottement de doute n’intervient pas, d’abord parce que l’histoire même du lieu empêche qu’on y fasse n’importe quoi, et il est significatif à cet égard que l’intitulé du centre d’art soit bien Synagogue de Delme : non qu’on prétende de la sorte y maintenir une sorte de relation au culte, mais parce que l’effacement du nom aurait été une perte de sens, y compris pour ce que l’on montre. Dans le complexe et lent travail d’éloignement qui s’opère entre le cultuel et le culturel, le jeu n’est pas seulement celui de l’ajout, en français, d’une seule petite lettre, il concerne en vérité le destin entier de l’œuvre d’art : il ne s’agit pas là du maintien d’un lien plus ou moins vague à une dimension sacrée, mais de la possibilité que l’art, ayant basculé – pour son bonheur – dans une sorte de déshérence métaphysique, ne devienne pas en chemin purement gratuit. Or, à l’intérieur même de ce devenir séculier, l’utilisation d’anciens temples en tant qu’espaces de performances artistique peut parfois fonctionner comme un garant : il ne s’agit pas de prolonger, par l’art, la leçon du dogme, et encore moins de replacer l’art sous une quelconque tutelle métaphysique, il est simplement question, au sein d’un lieu donné, d’être attentif à sa résonance, à la qualité de l’écho lointain qu’il relance.
Des familles de marchands de chevaux chantant la liturgie juive ou amenant au temple branches de saule et de palmier dattier, myrte et cédrats, soit les quatre espèces de la fête de Soukkot, la fête des Cabanes, cela, à Delme, ne se verra plus – mais quelles que soient les distances que l’on puisse observer (c’est aussi une forme d’observance) envers toutes les formes de culte, il reste que les raisons de la disparition, à Delme, de la forme juive sont si lourdes qu’on ne peut les assimiler à une simple désaffection. Le centre d’art porte aussi ce point de deuil dans son nom, et si cela ne vaut pas comme contrainte pour les artistes (il serait absurde et même pénible de les assigner à se livrer là à un « devoir de mémoire »), cela, à mon sens, lui procure une sorte de sauf-conduit éthique. »

Jean-Christophe Bailly, Le dépaysement, Voyages en France, Éditions du Seuil 2011 (Points P 2888, pages 186-187).

La blancheur règne, l’éblouissement gagne, une fois que l’on est entré dans La Synagogue, Centre d’art contemporain, de Delme (à 35 km de Metz), ouverte depuis 1993.

L’espace est immaculé, le soleil joue à la découpe les ombres à travers les fenêtres en forme de vitrails.

Une exposition (gratuite) y est installée depuis le 11 octobre dernier et durera jusqu’au 1er février 2015 : The Diaries, de Peter Friedl.

Ce sont 320 carnets, écrits par l’artiste entre 1981 et 2014, qui sont présentés sous verre : leur contenu est donc inaccessible, à l’instar d’une œuvre imaginaire – à imaginer, à inventer – ou bien définitivement hors d’atteinte en tant que récits intimes non laissés libres pour une lecture qui serait étrangère.

Double jeu sur la temporalité et la mémoire, le tangible et l’intangible, le secret et l’ouverture, le souvenir et l’avenir, la possible ou impossible capture de l’instant, la matérialité devenue virtuelle par l’effet-miroir des vitrines enchâssées.

A l’étage, qui rapproche de la coupole-Ovni que l’on touche du regard, 21 dessins de l’enfance de Peter Friedl sont encadrés et accrochés sur un mur : ils datent de1964-1968.

Le lieu même de l’exposition (nous sommes les seuls visiteurs, ce samedi 25 octobre après-midi, et la jeune guide qui nous accueille est très aimable et savante) invite à une sorte de recueillement, de paix intérieure : tout est net, calme et beauté.

Le blanc caresse le silence.

Beaucoup d’artistes se sont succédé ici : Daniel Buren, François Morellet, Jean-Marc Bustamante…

A la sortie, la Gue(ho)st House, sorte de « sculpture-architecture » qui recouvre totalement une ancienne prison puis chambre funéraire, reconduit cette couleur : les yeux fantomatiques du bâtiment, centre de documentation et d’accueil pour les visiteurs (inauguré le 22 septembre 2012 par Aurélie Filippetti), semblent nous renvoyer à l’Histoire dont La Synagogue de Delme figure comme un phare reconstruit après la nuit.

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Delme9_DH(Le dessin ci-dessus en dissimule un autre.)

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Delme15_DH(Toutes les photos peuvent être agrandies d’un simple geste.)

[ ☛ FIN ]

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25 réflexions sur “Que Metz soit dite, à partir de quelques images prises à l’improviste (4)

  1. lanlanhue dit :

    toutes de blancheur…belles lignes

  2. @ lanlanhue : Quand l’architecture (également intérieure) se marie avec ce qu’elle présente, l’osmose est parfaite.

  3. brigetoun dit :

    oh j’ignorais tout du lieu, n’avais vu aucune allusion à l’exposition
    mais ce que vous en dîtes la rend précieuse, à condition de retrouver cette solitude, cette visite solitaire dans la blancheur, comme un recueillement

  4. @ brigetoun : aucune file d’attente à craindre, là-bas !

  5. Merci d’avoir fait lire ce texte de Bailly et de nous montrer l’état d’aujourd’hui de la Synagogue, grand coup de blanc effectivement, qui change de cet autre ou d’une possible œuvre imaginaire.

  6. nanamarton dit :

    Intéressée par le texte de Jean-Christophe Bailly, par la découverte de ce lieu – somme toute exceptionnel – aussi.
    Beaucoup plus de mal avec « The diaries » : pour le double-jeu que vous évoquez – tangible/intangible, secret/ouverture, matérialité/virtualité, la présentation écrite de l’oeuvre, le projet d’intention suffiraient et feraient travailler l’imaginaire du visiteur.
    Lorsque je lis que les vitrines-présentoirs ont été conçues et fabriquées spécialement pour cette exposition de piles de cahiers fermés, très franchement, je suis partagée entre le rire et la mauvaise humeur.
    Les dessins entre 4 et 8 ans de l’artiste sont attrayants, comme beaucoup de dessins d’enfant.
    Finalement, s’il m’était donné d’entrer dans ce bâtiment inspirant, je m’y assiérais simplement dos au mur et tête levée vers les cîmaises, par un jour de soleil. Rien d’autre.

  7. Alex dit :

    « On entre en art comme on entre en religion. » École des Beaux-Arts de Paris.
    « Il n’y a pas d’art sans religion. » Jean Fautrier.

    Église, synagogue, mosquée, temples, lieux d’inspiration et de méditation… Qui nous étonneront toujours par leur architecture particulièrement pensée.

    • @ Alex : la distinction et le rapprochement faits par Jean-Christophe Bailly entre « cultuel » et « culturel » sont tout à fait en relation avec la citation de Fautrier que vous indiquez.

      A l’époque de Malraux, on parlait aussi (à cause des « Maisons de la culture » qu’il avait inventées) de « temples de la culture ».

      • Alex dit :

        La qualité de ce qui est présenté n’est pas toujours proportionnelle à la qualité de l’écrin. Expositions souvent trop précipitées.
        Hommage et merci à Malraux, qui a remis en marche l’énorme machinerie de la culture, en France, ce qui a été suivi par le monde entier.
        Les conservateurs d’ailleurs viennent ici faire leurs stages, et nous allons chez eux les aider.

        @ Alex : je pense qu’il ne s’agit pas de « conservateurs » sur le plan politique ! D.H.

  8. PdB dit :

    j’aime beaucoup cette histoire des 320 cahiers (elle me fait penser à la nature des cartes à jouer quand elles sont sur leur revers, et que l’avers ne peut être déterminé – il est donc tout (des as) et n’importe quoi (trèfle carreau coeur pique : dans cette limite)… j’adore ça) et tes photos subliment encore et le lieu et l’exposition…

  9. @ PdB : merci ! Ce sont comme des « cahiers interdits » qui, par leur statut même, suscitent l’envie d’en savoir plus, même si c’est en vain mais le jeu est là.

  10. Désormière dit :

    J’adore les carnets. Peu importe finalement qu’on les ouvre ou pas, ils sont détenteurs de tout l’imaginaire possible. De notre imaginaire.

  11. Je m’amuse beaucoup à l’idée d’un lien entre « la matérialité devenue virtuelle par l’effet-miroir des vitrines enchâssées » et cette Gue(ho)st House sans forme (comme un dessin du futuriste Sant’Elia ou alors une oeuvre d’Antoni Gaudì).
    C’est le cauchemar « instructif » d’une prison ou d’une maison en train de se liquéfier. Une « sculpture-architecture » avouant son impuissance : on ne peut rien cacher, même si malheureusement on peut tout détruire.

    • @ biscarrosse : il y a une « correspondance » entre ces deux architectures, la « liquéfaction » étant aussi une possible représentation historique du bâtiment (avant démolition puis refabrication) qui lui fait face.

  12. La liquéfaction de cette étrange « maison molle » comme on dit « montre molle », peut-être la disparition de la communauté juive de Delme, disparue dans le temps, les riches donateurs jamais revenus du champs d’honneur.

    Pour l’aspect Temple, ce qui m’a toujours plu dans le judaïsme, c’est que ni le tabernacle ni l’espace mais les rouleaux de la torah qui en font un lieu sacré. Et ils n’y sont plus depuis longtemps. Donc le lieu est simplement chargé de son histoire, peut-être aussi de ce Berlin inscrit dans ses gênes.

    • @ Christine Simon : il y aurait cette maison « molle » (sans aiguilles à la Dali), symbole plus récent d’une autre – et d’une communauté – ayant existé « avant » et réapparue après son « effacement » pendant la seconde guerre mondiale.

  13. Alex dit :

    Églises, synagogues, et temples divers… à l’image du cerveau… espace public ouvert grandiose mais avec coins et recoins mystérieux, pièces secrètes… lieux de mémoire aimablement attractifs…

  14. Dans tout ce blanc silencieux, les vitraux semblent être le regard bleu que les anges portent sur les souffrances et espoirs humains, en un tel lieu hautement symbolique, peut-être pour tenter de les protéger de leurs propres folies.

  15. @ mchristinegrimard : ces ouvertures sont là aussi pour laisser s’échapper les pensées ayant pris soudain des formes artistiques…

  16. Francesca dit :

    Cet article est si instructif et si beau qu’il a entraîné des commentaire à sa hauteur. Le lieu est extraordinaire et donne envie de sortir la voiture de toute urgence. Merci.

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