Archives du 24/11/2014

Dans l’aspirateur à feuilles

Elle se retrouvent soudain happées par l’engin pétaradant, par son tuyau vorace et bruyant (certains de ses servants portent des casques qui ressemblent à d’énormes boules Quies), par le flux indifférencié qui se précipite dans l’orifice sans faire le détail, elles doivent se transformer en cigarettes minérales, leur forme d’éventail prend alors une apparence oblongue le temps de parcourir le tunnel jusqu’au réservoir des machines suceuses et broyeuses, cette tombe où elles atterrissent pour finir alors qu’elles pensaient pouvoir demeurer en toute tranquillité par terre, faire glisser quelques passants, en rire discrètement (elles aiment Bergson), car là elles reposaient au ras du bitume, dans l’herbe ou sur les trottoirs, sur les pavés ou les passages piétons et ne dominaient plus la situation, mais les voici par milliers qui ont voltigé, au gré des humeurs du vent ou du temps, depuis une dizaine ou une vingtaine de mètres d’altitude, la terre est basse, la voûte céleste paraissait si haute, si bleue, si calme, seules des mouettes toutes blanches la parcouraient plus vite que dans leur chute chaloupée, et maintenant c’est ce cyclone mécanique, industriel, infernal – certaines disent qu’à une époque on les balayait presque avec respect, sans vouloir leur faire de mal – qui les emporte, il ne faut pas que les feuilles s’amoncellent, s’accumulent (plût au ciel qu’elles fussent numériques !), se rassemblent, se mettent à manifester pendant qu’elles y sont, et l’on lancerait alors des grenades offensives ou bien on mettrait en batterie des canons à eau, on disperserait ces indisciplinées par la force, la nature doit être domptée, les rues, les places, les jardins, les pelouses respirer la propreté, la solution la plus économique serait peut-être d’abattre les arbres pour éviter ces imitations d’oiseaux morts dégringolés de là-haut, et dont les nervures énervent, dont la couleur rend mélancolique, c’est l’automne et non pas l’autonomie, c’est l’anomie avant l’hiver, débarrassez le plancher, allez pourrir ailleurs mais pas à la vue de tous, il existe sans doute des cimetières pour les feuilles, là où elles peuvent se prélasser tranquillement sur des dalles de marbre, à l’ombre de certains grands hommes ou gentilles dames comme au Père-Lachaise qui leur offre ostensiblement ses sépultures, son silence sépulcral et son indifférence blasée en regard de la répétition infinie des quatre saisons.

aspirateur-DH(Paris, près de la rotonde de la Villette, 22.11 à 11:47. Cliquer pour agrandir.)

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