Dans l’aspirateur à feuilles

Elle se retrouvent soudain happées par l’engin pétaradant, par son tuyau vorace et bruyant (certains de ses servants portent des casques qui ressemblent à d’énormes boules Quies), par le flux indifférencié qui se précipite dans l’orifice sans faire le détail, elles doivent se transformer en cigarettes minérales, leur forme d’éventail prend alors une apparence oblongue le temps de parcourir le tunnel jusqu’au réservoir des machines suceuses et broyeuses, cette tombe où elles atterrissent pour finir alors qu’elles pensaient pouvoir demeurer en toute tranquillité par terre, faire glisser quelques passants, en rire discrètement (elles aiment Bergson), car là elles reposaient au ras du bitume, dans l’herbe ou sur les trottoirs, sur les pavés ou les passages piétons et ne dominaient plus la situation, mais les voici par milliers qui ont voltigé, au gré des humeurs du vent ou du temps, depuis une dizaine ou une vingtaine de mètres d’altitude, la terre est basse, la voûte céleste paraissait si haute, si bleue, si calme, seules des mouettes toutes blanches la parcouraient plus vite que dans leur chute chaloupée, et maintenant c’est ce cyclone mécanique, industriel, infernal – certaines disent qu’à une époque on les balayait presque avec respect, sans vouloir leur faire de mal – qui les emporte, il ne faut pas que les feuilles s’amoncellent, s’accumulent (plût au ciel qu’elles fussent numériques !), se rassemblent, se mettent à manifester pendant qu’elles y sont, et l’on lancerait alors des grenades offensives ou bien on mettrait en batterie des canons à eau, on disperserait ces indisciplinées par la force, la nature doit être domptée, les rues, les places, les jardins, les pelouses respirer la propreté, la solution la plus économique serait peut-être d’abattre les arbres pour éviter ces imitations d’oiseaux morts dégringolés de là-haut, et dont les nervures énervent, dont la couleur rend mélancolique, c’est l’automne et non pas l’autonomie, c’est l’anomie avant l’hiver, débarrassez le plancher, allez pourrir ailleurs mais pas à la vue de tous, il existe sans doute des cimetières pour les feuilles, là où elles peuvent se prélasser tranquillement sur des dalles de marbre, à l’ombre de certains grands hommes ou gentilles dames comme au Père-Lachaise qui leur offre ostensiblement ses sépultures, son silence sépulcral et son indifférence blasée en regard de la répétition infinie des quatre saisons.

aspirateur-DH(Paris, près de la rotonde de la Villette, 22.11 à 11:47. Cliquer pour agrandir.)

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20 réflexions sur “Dans l’aspirateur à feuilles

  1. brigetoun dit :

    et au Bussin dans mon Limouin aimé à une époque on avait l’idée d’abattre les arbres pour que les chemins soient propres comme des rues de grande cité
    (la raison et l’amour des feuilles sont revenus)
    commentaire sans importance pour saluer plaisir de ce texte

  2. Dom A. dit :

    L’inconvénient majeur du moteur à explosion, c’est son abus de la ponctuation.

  3. Godart dit :

    Il est certain que ces engins pétaradants ont tendance à nous rendre « dur de la feuille ».

  4. Francesca dit :

    (Vous êtes en forme, les garçons !)
    Toute mon empathie pour ces feuilles maltraitées. Sous la pluie matinale, le bouleau de mes voisins abandonne doucement sa monnaie flamboyante ; tristesse.

    • @ Francesca : (je ne crois pas que Godart en soit un…)

      Il y a du boulot en perspective, au moins là.

      • Francesca dit :

        Oups ! Que Godart ne m’en veuille pas pour une simple histoire de genre…:-) !
        @ Francesca : je lui transmets tes préventions… D.H. 🙂

  5. PdB dit :

    (Si je comprends bien, Godart n’est pas au boulot) (bon) Moi j’aime assez cette période où elles tombent, car il présage du fait que, bientôt, elles repousseront…

  6. Alex dit :

    Un enchantement de tourbillons de feuilles mordorées, sur fond de ciel rose et orange de solei couchant.
    Irréalité d’une fin de novembre exceptionnel.

  7. Une destruction méticuleuse et anticipée de l’automne, où l’esprit de géométrie et la poésie de la nature sont soumis à de nouveaux rites inexorables et violents. Où sont-ils maintenant les balayeurs d’antan ?
    J’aime aussi la couleur feuille morte adoptée pour ce texte (dont je ferais hommage à Jacques Tati, entre autres)

  8. Ce paysage trop sage, symétrique, géométrique, trop urbain, retrouve un peu de vie, quand ses feuilles récupèrent leur liberté de voleter et de choir n’importe où, dans un désordre libre et joyeux. Les agents d’entretien ont des ordres, cependant, rien ne doit dépasser, rien ne survivra à l’ordre républicain. Chacun devra se soumettre ou disparaître.
    Je leur souhaite qu’un coup de vent nocturne les emporte jusqu’à l’humus d’une forêt libre, lointaine, pour qu’elles rêvent ensemble d’un prochain printemps en une danse de liberté mordorée.

  9. @ mchristinegrimard : oui, ces feuilles viennent bousculer l’ordre établi.

    La nature est de plus en plus indisciplinée et déréglée…
    Il est temps d’inventer des « aspirateurs à particules fines » ! 🙂

  10. Mes prédécesseurs dans ce fil de commentaires font tous assaut de poésie et de lyrisme. Je suis bien loin d’être capable de les égaler. Ceci dit, j’aime l’automne, j’aime ôter mes verres et laisser mes yeux de myope se noyer dans le flou des couleurs « mordorées ».

    Plus terre à terre, je me demande depuis quelques années à quoi peut bien être utile un souffleur de feuilles, un aspirateur à la rigueur je comprends. Mais un souffleur ? A part faire un raffut de tous les diables….

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