Jeune femme en noir sur banc vert

Elle semblait diffuser comme une certaine élégance : assortir la couleur de sa coiffure aux feuilles qui jonchaient maintenant un peu partout les abords du canal. Ce n’était pas une tenue de camouflage ni un signe appuyé en direction de la chute que ses cheveux ne risquaient pas de connaître de sitôt : simplement, elle était née comme ça, et si sa rousseur lui avait valu, quand elle était petite, quelques quolibets ou surnoms faciles, maintenant on la respectait, on l’admirait, on l’aimait.

Souvent, elle s’habillait en noir (quand les deux dernières saisons de l’année commençaient leur va-et-vient) mais elle adorait évidemment le blanc et surtout le vert ainsi que les bancs à l’ancienne. Ses yeux s’accommodaient sans façon avec les teintes du flot paisible qui coulait très lentement devant elle.

Sur son iPhone, des amis lui envoyaient des mots doux, drôles ou interrogatifs. Beaucoup d’entre eux se demandaient où elle était passée au lieu d’aller déjeuner en leur compagnie à La Marine qu’ils fréquentaient quotidiennement, parce que ce restaurant était situé à deux pas de leur boîte. Mais elle avait eu envie d’un « break », de se retrouver seule (donc de se sentir libre), de partir se promener entre midi trente et treize heures trente, de s’acheter un simple sandwich avec une petite bouteille de Vittel, et de laisser sa pensée vagabonder sans barrières.

Pourtant, elle consultait quand même ses messages : le lien n’était pas rompu totalement, c’est fou ce que les gens pouvaient écrire à tout instant depuis l’invention des SMS. Les passages répétés des mouettes rieuses lui auraient fait presque croire qu’elle prenait l’air au bord de l’océan, comme si, par un coup de baguette magique et sonore, elle avait d’un seul coup amerri au Havre, et plus précisément à côté du grand musée lumineux qui avait accueilli récemment les embruns – et les rouges et les bleus – de Nicolas de Staël.

Elle ne pouvait deviner qu’elle serait prise en photo ce jour-là et que son image, avec le minimum de discrétion qui s’imposait, figurerait sur Internet, dans un blog dont elle ignorait forcément l’existence : comment aurait-elle d’ailleurs cherché, avec l’aide de Google, un titre inconnu alors que l’heure tournait avec cruauté ?

Dans sa main, le téléphone vibra, le message apparut. Un de ses collègues venait tout juste de lui écrire : « Dépêche-toi de rentrer, le patron réunit le personnel dans vingt minutes pour faire une annonce importante… Il paraît que notre start-up est mal partie ! »

Couleurs_DH(Paris, quai de Jemmapes, 10e, le 24.11. Cliquer pour agrandir.)

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14 réflexions sur “Jeune femme en noir sur banc vert

  1. brigetoun dit :

    et la réalité bien triviale qu’elle avait appris à aimer l’a arrachée au canal, aux mouettes et au regard bénévolent qui l’avait si bien saisie

  2. PdB dit :

    l’annonce de son portable est devenu poème chez l’ami Lucien Suel

  3. gballand dit :

    Elle n’aurait pas dû consulter son portable…

  4. Alex dit :

    Une belle inconnue s’est posée sur un banc au bord du canal – prête à s’envoler à nouveau vers une vie qui nous échappe – son autre monde la rappelle un instant au téléphone – elle nous offre un moment de son rêve –

  5. La vie se répète même dans le tiraillement entre un iPhone et un banc public qu’on a repeint qui sait combien de fois…
    Les mécanismes de l’amitié et de l’amour aussi sont toujours les mêmes.
    Et pourtant, cette jeune femme-ci (rouge en noir) pourrait avoir décidé de déconnecter son portable, de l’utiliser juste pour y écrire une poésie immortelle avant de la jeter dans le canal.

  6. Francesca dit :

    La consultation du portable oblige à baisser la tête et cette jolie rousse a donc privé les passants – et le photographe – d’un regard qu’on imagine vert… Quel dommage !

  7. Godart dit :

    Aujourd’hui, contre-pied de l’invitation d’hier a des photos sans légende? Mais la photo, prétexte au photographe de laisser vagabonder son imaginaire, ce n’est pas mal non plus. Dans ce domaine, pas de demie mesure, ou on y va et on raconte une histoire, ou on n’y va pas et c’est le non comment. A la limite, un titre, et encore. En revanche, importance de situer et de dater les photos, mais tout cela, vous le savez. Petite nostalgie de la planche-contact.

  8. @ Godart : la planche-contact a été remplacée (en partie) par le crawl numérique !

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