Archives du 28/11/2014

« Night Call » : les caméras de presse et leurs objectifs anthropophages

Le film Night Call, avec des images de toute beauté dans Los Angeles la nuit, démarre sur les chapeaux de roues et ne cessera jusqu’à la fin de filer à des vitesses interdites, montrant et démontant l’engrenage de l’info télévisée continue et « saignante ».

Le personnage principal, incarné par le formidable acteur Jake Gyllenhaal s’appelle, sans doute pas innocemment, Lou Bloom : il suffirait d’un « d » à la place du « m » de son nom pour le mettre logiquement à la « une » sur l’écran des chaînes de télévision.

Son interprétation hors-normes vaudrait, à elle seule, de courir voir Night Call (titre original plus fort : Night Crawler). Qu’il ait maigri de neuf kilos pour jouer, et se soit accidentellement coupé la main lors du tournage de la scène du miroir brisé, ne saurait suffire à expliquer ce qui émane de cet acteur (déjà impressionnant par sa fausse naïveté dans le labyrinthique Zodiac de David Fincher, rediffusé hier soir sur France 3, hélas en VF) : une sorte de folie farouche intériorisée, une détermination sans bornes ni rivages.

La réalisation de Dan Gilroy (l’actrice Rene Russo, qui interprète la rédac’chef des infos de la chaîne, est sa femme) trace dans le même temps un champ, un parallélépipède, de plans tirés au cordeau, de renversement de perspectives, de jeux de glaces et de viseurs optiques ou amovibles. Les poursuites urbaines en voiture sont haletantes, on cherche soi-même la pédale de frein sous le fauteuil du cinéma.

La musique de James Newton Howard sait créer l’ambiance et la tension (les sirènes des voitures de police ajoutent leur partition), elle souligne l’atmosphère nocturne de la ville d’une nappe envoûtante dont les vagues enveloppent le spectateur avec délices et frissons.

Tout au long de sa course, ce film politique (rôle de la presse et question d’éthique ou pas) se transforme inéluctablement en thriller (crime et drogue), à moins que ce ne soit le contraire. La « soif du mal » devient ici la « soif de l’argent », liée à l’audience des chaînes locales qui se font concurrence dans la surenchère vers le « trash » et le sanglant.

Les caméras de presse et leurs objectifs anthropophages apparaissent ainsi dans leur fonction première : avaler puis recracher ce que l’on a décidé de donner à voir au public (c’est, dit-on, ce qu’il attend).

Dan Gilroy les filme alors courageusement, comme pour leur rendre la pareille (ou l’appareil), d’une manière quasi ethnologique : oui, c’est maintenant l’heure des « Breaking News », à L.A. comme à Paris.

Night Call_DH(Photo prise hier à la Bastille. Cliquer pour agrandir.)

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