« Night Call » : les caméras de presse et leurs objectifs anthropophages

Le film Night Call, avec des images de toute beauté dans Los Angeles la nuit, démarre sur les chapeaux de roues et ne cessera jusqu’à la fin de filer à des vitesses interdites, montrant et démontant l’engrenage de l’info télévisée continue et « saignante ».

Le personnage principal, incarné par le formidable acteur Jake Gyllenhaal s’appelle, sans doute pas innocemment, Lou Bloom : il suffirait d’un « d » à la place du « m » de son nom pour le mettre logiquement à la « une » sur l’écran des chaînes de télévision.

Son interprétation hors-normes vaudrait, à elle seule, de courir voir Night Call (titre original plus fort : Night Crawler). Qu’il ait maigri de neuf kilos pour jouer, et se soit accidentellement coupé la main lors du tournage de la scène du miroir brisé, ne saurait suffire à expliquer ce qui émane de cet acteur (déjà impressionnant par sa fausse naïveté dans le labyrinthique Zodiac de David Fincher, rediffusé hier soir sur France 3, hélas en VF) : une sorte de folie farouche intériorisée, une détermination sans bornes ni rivages.

La réalisation de Dan Gilroy (l’actrice Rene Russo, qui interprète la rédac’chef des infos de la chaîne, est sa femme) trace dans le même temps un champ, un parallélépipède, de plans tirés au cordeau, de renversement de perspectives, de jeux de glaces et de viseurs optiques ou amovibles. Les poursuites urbaines en voiture sont haletantes, on cherche soi-même la pédale de frein sous le fauteuil du cinéma.

La musique de James Newton Howard sait créer l’ambiance et la tension (les sirènes des voitures de police ajoutent leur partition), elle souligne l’atmosphère nocturne de la ville d’une nappe envoûtante dont les vagues enveloppent le spectateur avec délices et frissons.

Tout au long de sa course, ce film politique (rôle de la presse et question d’éthique ou pas) se transforme inéluctablement en thriller (crime et drogue), à moins que ce ne soit le contraire. La « soif du mal » devient ici la « soif de l’argent », liée à l’audience des chaînes locales qui se font concurrence dans la surenchère vers le « trash » et le sanglant.

Les caméras de presse et leurs objectifs anthropophages apparaissent ainsi dans leur fonction première : avaler puis recracher ce que l’on a décidé de donner à voir au public (c’est, dit-on, ce qu’il attend).

Dan Gilroy les filme alors courageusement, comme pour leur rendre la pareille (ou l’appareil), d’une manière quasi ethnologique : oui, c’est maintenant l’heure des « Breaking News », à L.A. comme à Paris.

Night Call_DH(Photo prise hier à la Bastille. Cliquer pour agrandir.)

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14 réflexions sur “« Night Call » : les caméras de presse et leurs objectifs anthropophages

  1. brigetoun dit :

    et une fois encore, vous créez désir de voir

  2. @ brigetoun : eh bien, merci !

  3. Godart dit :

    Agenda vide ce vendredi, je viens d’y inscrire : aller voir « Night Call ».

  4. Alex dit :

    « Une vie ne vaut rien, mais rien ne vaut une vie. » – André Malraux (Les Conquérants)

  5. Je suis très interessé à cette « manière quasi ethnologique » de se pencher sur ces avaleurs-cracheurs d’images et de vies humaines, comme tu le dis et l’expliques si bien. Moi aussi je suis fasciné par ces « anthropophages » équipés d’appareils adaptés à la besogne. Et pourtant, dans notre Italie télévisée, « trop américaine », on a bien connu et exagérément subi, jusque dans la vie réelle, cette « vitesse » (porteuse de promesses d’argent) qui tout dépasse !

    • @ biscarrosse2012 : La « télé Berlusconi » a laissé des traces (mais plus dans le divertissement que dans l’information, me semble-t-il) : heureusement, son « Duce » de pacotille a été renvoyé à ses chères études en chambre… 🙂

  6. Francesca dit :

    Si l’on avait besoin d’incitation à voir ce film, on y court grâce à ce bel article.

  7. Alex dit :

    En réalité, le film s’est inspiré de Dominique qui se promène dans les rues avec son objectif à la recherche d’images !

    • @ Alex : il me manque juste la voiture avec moteur turbo (j’ai au moins la couleur, un peu moins rutilante)… et je me passe fort bien d’un scanner avec les fréquences de la police !

  8. PdB dit :

    Ca m’a l’air de swinguer, en effet (il y avait, sur le même thème -ou sensiblement, jte dirai si je vais le voir- ce qui est possible- « le Gouffre aux chimères » avec Kirky- The Big Carnaval, Billy Wilder, 1951)

    • @ PdB : oui, je me souviens de ce film sur la presse américaine, excellent.

      Mais celui-ci vaut également le coup. Il en rappelle aussi un autre sur un célèbre photographe de faits divers, Weegee, avec un film – The Public Eye – où il est incarné par l’inénarrable Joe Pesci…

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