Archives du 07/12/2014

« Les Ascensions de Werner Herzog » : des films (déjà) au sommet

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Le cinéaste Werner Herzog a toujours été considéré comme un artiste plutôt dérangé, déjanté, à l’instar de son acteur fétiche Klaus Kinski et des films inoubliables dans lesquels il a crevé l’écran, notamment Aguirre, la colère de Dieu (1972) et Fitzcarraldo (1982).

Réunis sous le titre global Les Ascensions de Werner Herzog, les deux « documentaires » (l’auteur récuse plus ou moins ce terme) inédits, diffusés dans seulement dix salles en France depuis mercredi dernier, s’inscrivent dans cette veine, dans cette artère bouillonnante : l’originalité, la démesure apparente, l’attention portée aux êtres « marginaux », aux aventuriers, et la manière artistique de filmer le réel comme de la science-fiction – ou l’inverse.

Le premier de ces deux opus s’intitule La Soufrière (1977, 30 min.) et relate l’explosion attendue et « inéluctable » du volcan célèbre de la Guadeloupe, alors que l’on a évacué totalement la ville de Basse-Terre qui n’est plus parcourue que par des animaux sauvages et des chiens affamés.

Werner Herzog et ses deux cameramen approchent comme ils peuvent du cratère qui crache des gaz toxiques. L’un d’eux perd ses lunettes. Le ciel n’est qu’un nuage menaçant, deux pauvres hères ont décidé de rester sur place, car il faut bien mourir un jour.

Ce film devient une fiction par la réalité qui impose sa mise en scène (rues vides de la ville abandonnée, magasins fermés, vitrine Bata avec étiquettes de prix sur des chaussures disparues, gendarmerie et hôpital claquemurés…) et l’absence de la « Katrastrophe » annoncée : l’effet des cinq ou six bombes atomiques prévues demeurera un champignon purement intellectuel. Mais la misère est toujours là, absente et présente en même temps à l’image. L’ironie finale claque au visage.

Dans le second film, Gasherbrum, la montagne lumineuse (1984, 45 min.), Werner Herzog expose, examine et isole deux alpinistes allemands, Reinhold Messner et Hans Kammerlander, qui se lancent dans l’ascension d’un sommet de l’Himalaya.

Mais il ne s’agit pas ici d’un simple reportage (préparatifs, recrutement des porteurs pakistanais, acheminement du matériel et des provisions au camp de base…) mais bien de suivre, en partie, les deux explorateurs dans leur volonté d’escalader et d’interroger ce désir lui-même : « Grimper, c’est écrire des lignes sur le paysage » déclare Reinhold Messner.

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Les interviews des deux alpinistes, à travers la complicité qui s’entend clairement avec le cinéaste, sont remarquables. Reinhold Messner ressemble lui-même, avec ses cheveux longs, à une sorte de Klaus Kinski qui va devoir affronter la mort, et sait qu’il risque de ne pas revenir de cette expédition (il a perdu son frère lors d’une précédente course en montagne), comme son compagnon.

Lorsqu’on les voit se baigner tous les deux nus dans une source d’eau chaude avant de partir gravir les flancs du pic himalayen, on ne peut s’empêcher de penser qu’ils ne devraient pas quitter la douceur de cet abandon aquatique.

Le film, à leur retour victorieux, s’élève alors lui aussi vers une sorte de métaphysique des sommets, de leur inaccessibilité trompeuse ou vraie et de la fragilité de l’existence, aussi ténue que la double cordelette de rappel qui fait partie de l’équipement des deux « héros ».

Par son habileté à filmer sans imposer sa présence (sauf l’empreinte de son regard), Werner Herzog démontre qu’il entend dépasser le simple visible, l’image à première vue, pour se propulser de l’autre côté, sur le versant indescriptible de la vie, en pratiquant par sa mise en images – et en musique – une interrogation philosophique et esthétique constantes sur ce que signifie l’extrême en tant que concept-ressort agissant dans certaines expériences humaines.

Il est heureux que Potemkine (simple magasin devenu producteur et éditeur avec Agnès B. de sa propre collection de DVD) ait ressorti ces films de Werner Herzog, dont l’œuvre intégrale sera disponible en quatre coffrets dont les trois prochains paraîtront en 2015.

Le 17 novembre, Werner Herzog en personne était invité par Serge Toubiana, directeur général de la Cinémathèque française, à l’occasion de la sortie du premier DVD de la série qui comprend ces deux « documentaires » : on peut le voir et l’écouter sur ce site parler cinéma et répondre aux questions des cinéphiles présents dans la grande salle du bâtiment conçu par Frank Gehry.

Par ailleurs, des rétrospectives sur le cinéaste allemand sont organisées à Strasbourg, à Paris (depuis le 3 décembre jusqu’au 20 janvier 2015, c’est l’occasion de naviguer sans trop d’embûches jusqu’au cinéma Grand Action) et enfin à Lyon.

La Soufrière : le chaud, Gasherbrum : le froid. Werner Herzog sait souffler filmer aussi bien l’un que l’autre.

Ascensions3_DH(Paris, 6.12, MK2 Beaubourg. Toutes les photos sont agrandissables.)

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