« Timbuktu », film brûlant (pas seulement d’actualité)

Quand je suis sorti, vendredi dernier, de la projection du film Timbuktu d’Abderrahmane Sissako, je savais qu’il s’agissait d’une œuvre forte, originale, frappante et brûlante comme le soleil qui écrase en permanence le désert et la ville de Tombouctou (Mali) aux mains des djihadistes, pendant dix mois en 2012, et qui plaide par la beauté et l’ironie en faveur de la liberté.

Pourtant, j’ai pensé un instant que le contexte historique n’était pas vraiment indiqué, que l’on manquait de points de repères (à part la vache nommée « GPS ») : mais, après coup, l’aspect universel de ce film que je qualifierai de « voltairien » dans son approche sous la forme d’un conte à rebours, m’a semblé justement le mieux adapté à son objectif : sinon, le cinéaste mauritanien aurait réalisé un documentaire.

Tout le film Timbuktu montre en effet l’absurdité (interdictions de la musique, du tabac, du foot…), la sauvagerie (mariages forcés, destructions, lapidations…), le fanatisme (procès au nom de la charia…) – dignes de figurer comme exemples dans le Dictionnaire philosophique du sage de Ferney – et les dégâts qu’ils provoquent, au nom d’une idéologie absolutiste qui travestit l’Islam, en affrontant la vie paisible, le calme d’une tente au milieu des dunes, les traditions, le soleil qui brille pour tout le monde.

Par sa mise en scène sans esbroufe, avec ses plans courts ou amples selon les circonstances, et des acteurs tous impeccables, Abderrahmane Sissako affirme et confirme son regard personnel, son point de vue, la qualité de sa mise au point, tout en utilisant une musique vaste mais sans débordement.

Face à la violence aux yeux bandés, le cinéma de ce style laisse vivre un espoir qui n’est peut-être pas seulement un grain de sable jeté dans son engrenage.

Timbuktu_DH(Photo : cliquer pour agrandir.)

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26 réflexions sur “« Timbuktu », film brûlant (pas seulement d’actualité)

  1. gballand dit :

    Votre critique me décide d’y aller…

    • @ gballand : quelle responsabilité… (je n’avais lu aucune critique avant de le voir mais j’ai entendu hier soir, après avoir écrit ces quelques lignes, les spécialistes du « Masque et la plume » sur France Inter qui partageaient presque tous cet avis !)

  2. brigetoun dit :

    avais déjà très très envie de le voir, en écoutant ce qu’on en disait
    que vous le qualifiez de voltairien en plus !

  3. PdB dit :

    c’est un beau film qu’il faut voir en effet (c’est presque un chef d’oeuvre)

  4. Godart dit :

    Alors que Paris rejoue grandeur nature le film « Taxi », votre plume pleine d’espoir nous permet d’éviter les embouteillages médiatiques.

  5. Calypso dit :

    @ D.H. : La photo est prise rue Rambuteau ?

    • @ Calypso : oui, c’est là que se trouve le MK2 Beaubourg.

      • Calypso dit :

        @ D.H. : merci, c’est pour légender avec exactitude les photos que je vous « pique » ! Pas si loin de l’Afrique, l’Espagne de Jaime Rosales vaut peut-être aussi le détour ? 🙂

  6. @ Calypso : je me suis amusé à cadrer surtout l’autre affiche qui faisait un peu miroir (car la jeunesse est aussi interdite par les djihadistes) avec celle de « Timbuktu » mais lacérée de reflets gênants.
    Oui, un autre film à voir sans doute !

  7. Francesca dit :

    Ta courte mais dense analyse est ce que j’ai lu de mieux sur ce grand film, vu un après-midi de pluie, presque faute de mieux, en craignant un demi ratage mais en misant tout de même sur l’intelligence et l’humanité du réalisateur.
    Bingo, chef d’oeuvre, oui.
    Le reflet de « La belle jeunesse » puisse-t-il influer sur l’avenir de la petite fille courant sur la dune… et l’on n’oubliera pas la pure et incroyable beauté de la petite actrice !

  8. Alex dit :

    Un film courageux d’A Sissako, qui ne craint pas les représailles !
    La pierre angulaire d’une société, c’est la position de la femme. Changer son statut fait tout basculer, par effet domino.

  9. @ Alex : Si les djihadistes, dans leur logique torve et tordue, interdisent aussi le cinéma, Abderrhamane Sissako n’a rien à craindre puisqu’ils n’auraient pas pu voir son film…

    Et pour l’effet domino : attention ! 🙂

  10. Alex dit :

    @ DH: Dans l’Islam, il est écrit que les chefs et les princes, eux, peuvent se permettre ce qui est interdit aux autres, comme l’alcool, etc…
    Ils sont dispensés des tabous et interdictions diverses.
    Or, ce sont eux les têtes qui décident, le vulgum pecus n’étant pas consulté à ma connaissance. Même chez nous, la base n’est pas souvent consultée… Les référendums sont assez rares !
    Le statut de la femme : déjà chez Molière, on constate que la femme gouvernait son mari – et les enfants leurs parents. Aujourd’hui, elle peut même se permettre les 400 coups ! Intention volontaire ou non du législateur, pour faire envie aux musulmanes ?

  11. @ Alex : je ne sais si ie référendum « à la suisse » est une solution. Pour l’abolition de la peine de mort ou la légalisation de l’avortement, on aurait eu sans doute des mauvaises surprises.

    Molière trouvait les femmes « savantes »… Les musulmanes (celles qui ont des dollars) viennent faire leurs courses avenue Montaigne (qu’en penserait-il ?), c’est pour cela qu’il faut que les magasins soient ouverts le dimanche !

  12. Alex dit :

    @ DH : seulement la moitié de la population vote, les convaincus et les convaincues, et qui ont le courage de se déplacer ! D’où la surprise des résultats, qui ne reflètent pas la totalité des citoyens, comme on peut le constater dans les commentaires, mais après le vote…

  13. Alex dit :

    Voltaire, un monument, une espèce d’anarchiste sympathique à la française :
    Aspect caché du XVIIIeme siècle, les sectes les plus folles s’étaient mises à pulluler, et Voltaire nous a rappelé avec humour qu’il faut raison garder.
    Au tour de l’Islam de connaître les sectes folles.
    Cependant, il faudrait que nous, nous arrêtions de destituer les chefs d’Etats musulmans qui essaient de les contenir ! Cela n’encourage pas du tout les autres chefs à collaborer !

    • @ Alex : « Que répondre à un homme qui vous dit qu’il aime mieux obéir à Dieu qu’aux hommes, et qui, en conséquence, est sûr de mériter le ciel en vous égorgeant ? »
      Voltaire, Dictionnaire philosophique, article « Fanatisme » in « Fausseté des vertus humaines » (Garnier-Flammarion, 1964, N°28, page 190).

  14. Zoë Lucider dit :

    Ah oui, ce film est sur mon agenda. J’ai écouté plusieurs entretiens avec le cinéaste dont les propos m’ont touchée par leur délicatesse et leur grande sagesse. Le film doit être à la hauteur de ses propos. Merci de le confirmer.

  15. […] souvenir du film Timbuktu, œuvre digne et forte, récompensée à juste titre, contrastait avec cette pauvre […]

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