« Eau argentée » : un film dur et en même temps d’une grande beauté

Ce film, Eau argentée, remue, attaque, choque, éclabousse, désintègre le spectateur – à l’image de la Syrie sous la répression de Bachar El-Assad – et puis il prend de la distance et acquiert une grande beauté : oui, les bombardements éclatent, mais un avion de ligne grimpe paisiblement dans le ciel et le métro de Paris, si loin, s’arrête à Bastille (« attention à la marche en descendant du train ! »), là où le génie surveille le rond-point.

Dans la salle, hier, au moins une vingtaine de personnes ont quitté le cours de la projection. La guerre, les tirs, les chars, la torture, les massacres d’adultes ou d’enfants sont insupportables : mais c’est la réalité, enregistrée parfois par les bourreaux eux-mêmes, ou alors fermons définitivement les yeux et les oreilles sur tout ce qui se passe d’horrible dans le monde (Syrie, Irak, Pakistan…).

Le rôle des deux cinéastes : l’un, Ossama Mohammed, exilé à Paris et montant une série de vidéos captées sur YouTube (voir l’article de Jacques Mandelbaum dans Le Monde lorsque le film fut présenté au dernier festival de Cannes), l’autre, Wiam Simav Bedirxan, une jeune femme kurde filmant sur place, est alors d’imbriquer aussi bien l’histoire en marche que passée et celle du quotidien des habitants, notamment ceux de la ville martyre d’Homs, tout en la doublant, dans la réalisation finale, d’une réflexion dialectique et poétique sur le pouvoir des images elles-mêmes.

La voix off, la musique et le chant lancinants, les plans parisiens (gouttes de pluie comme sphères urbaines en soi, tunnels du métro…) s’allient aux stocks-shots de vidéos dures et au bruit assourdissant et permanent des bombes, des explosions et des tirs d’armes automatiques.

Bien plus qu’un « documentaire » sur la guerre civile en Syrie, car ce film est ainsi qualifié ici ou là, Eau argentée est une création à la hauteur de son sujet : donner à voir le fanatisme, la dictature, dans un pays dévasté, et ceci avec une forme elle-même écorchée au plus profond (malgré la recommandation, au début, du « plan fixe »), démolie, cisaillée, comme les immeubles en ruine qui délimitent les rues jonchées de pierres et de gravats où errent des chats blessés, où rampent des hommes agonisant, et où, le long d’un mur, une fleur rouge éclot pour la joie d’un enfant encore vivant.

Eau argentée_DH(Photo prise le 17.12, à la sortie du MK2 Beaubourg. Cliquer pour agrandir.)

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6 réflexions sur “« Eau argentée » : un film dur et en même temps d’une grande beauté

  1. brigetoun dit :

    et voilà qu’internet me joue des tours en me cachant ce billet – avais bien vu un tweeter m’envoyant vers un article, avais loupé Votre vision du film

  2. alainlecomte dit :

    Merci d’attirer notre attention aussi sur ce film là… décidément, un nombre de films à voir trop grand en ce moment, il faudrait… être à la retraite (:-) )!

  3. Francesca dit :

    (Alain a raison, mais moi, je suis à la retraite…) C’est sur ma liste mais j’ai tardé car je crains la violence. J’irai quand même, grâce à cet excellent papier.

    • @ Francesca : si on ne devait jamais voir des films – ou lire des livres – sur la violence, on en resterait à « La famille Bélier » ou à « Bécassine » (mais ceci dit par pure connaissance de tes choix autres…).

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