Archives du 02/01/2015

Ce qui se dit ici est contraire au silence

Le tiers livre et Scriptopolis sont à l’initiative d’un projet de « vases communicants » : le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement. Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre.

La liste des participants est établie par Angèle Casanova, à laquelle Brigitte Célérier a passé le flambeau (voir sa précieuse anthologie).

Aujourd’hui, j’ai le grand plaisir de publier ici, sur Métronomiques, un texte de Franck Queyraud tandis qu’il m’accueille sur son blog Flânerie quotidienne.

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Silence, 11.12.14_DH(Bâtiment du pont tournant de la rue Dieu, Paris, 10e, le 11.12. Cliquer pour agrandir.)

Ce qui se dit ici est contraire au silence. J’ai pris le grand escalier qui mène aux salles de lecture de la nouvelle très immense bibliothèque. La ville n’a aucune importance. « Le silence nous mène ». Je me suis assis près des étudiants, après avoir choisi dans les rayons un livre d’aphorismes. Les bibliothèques sont des villes, avec des rues, des places, des parcs contenant à portée de main tous les continents, la nature inerte et tout ce qui est vivant, les gens et leurs histoires et la totalité de ce que l’univers contient ou presque… C’est peut-être ce presque qui nous maintient en vie, nous fait marcher, avancer… nous laisse insatisfait… et rend les bibliothèques incomplètes, aussi… J’ai pris un livre d’aphorismes de Lichtenberg : le miroir de l’âme, paru en 1997 chez José Corti, traduit par Charles Le Blanc. Les bibliothèques sont semblables à des miroirs – l’âme ? Je ne sais toujours pas ce que c’est – ou ressemblent à cette forêt du Baron perché : sans début sans fin… avec des entrelacements de branches à nous rendre aveugles, qui ressemblent à s’y méprendre aux nœuds que font parfois nos pensées ou nos actes… Dans une bibliothèque, on peut vivre toute une vie sans en sortir… s’y perdre ou décider d’y vivre baroquement, « barriquement » en goûtant un peu de tous les tonneaux… on n’a pas le temps de toute façon de lire tous les livres et paradoxalement, on a tout le temps. Il faut sillonner les allées, piocher dans les travées pour le comprendre. La vie est trop brève. Il n’y a pas plus bruyant qu’une bibliothèque. Je préfèrerai toujours arriver second parce que j’ai eu un père qui avait l’obsession de la première place pour son fils. Pour son bien… C’est une des leçons de l’histoire de Calvino, non ? Arriver second ou faire d’une autre manière… Enfin, je le lis comme cela parce que je ne sais pas faire autrement : lire d’où je me tiens sur cette terre. C’est la tragédie des humains de vouloir toujours arriver premier. « Les bibliothèques deviendront un jour des villes, dit Leibniz » écrit Lichtenberg [référence KA 257 pour les rats de bibliothèques]. Et, un peu plus loin, en J861, il complète : « Si un jour, comme l’a prophétisé Leibniz, les bibliothèques deviennent des villes, il y aura aussi des ruelles sombres et tortueuses comme à présent. » Tout n’est qu’agitations et c’est tant mieux. Ce n’est ni un aphorisme ni une résolution de début d’année. Nous reste toujours à découvrir notre vibration, celle que contrôle l’âme… du violon…

Silence. Je lis…

texte : Franck Queyraud

photo : Dominique Hasselmann

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