Ce qui se dit ici est contraire au silence

Le tiers livre et Scriptopolis sont à l’initiative d’un projet de « vases communicants » : le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement. Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre.

La liste des participants est établie par Angèle Casanova, à laquelle Brigitte Célérier a passé le flambeau (voir sa précieuse anthologie).

Aujourd’hui, j’ai le grand plaisir de publier ici, sur Métronomiques, un texte de Franck Queyraud tandis qu’il m’accueille sur son blog Flânerie quotidienne.

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Silence, 11.12.14_DH(Bâtiment du pont tournant de la rue Dieu, Paris, 10e, le 11.12. Cliquer pour agrandir.)

Ce qui se dit ici est contraire au silence. J’ai pris le grand escalier qui mène aux salles de lecture de la nouvelle très immense bibliothèque. La ville n’a aucune importance. « Le silence nous mène ». Je me suis assis près des étudiants, après avoir choisi dans les rayons un livre d’aphorismes. Les bibliothèques sont des villes, avec des rues, des places, des parcs contenant à portée de main tous les continents, la nature inerte et tout ce qui est vivant, les gens et leurs histoires et la totalité de ce que l’univers contient ou presque… C’est peut-être ce presque qui nous maintient en vie, nous fait marcher, avancer… nous laisse insatisfait… et rend les bibliothèques incomplètes, aussi… J’ai pris un livre d’aphorismes de Lichtenberg : le miroir de l’âme, paru en 1997 chez José Corti, traduit par Charles Le Blanc. Les bibliothèques sont semblables à des miroirs – l’âme ? Je ne sais toujours pas ce que c’est – ou ressemblent à cette forêt du Baron perché : sans début sans fin… avec des entrelacements de branches à nous rendre aveugles, qui ressemblent à s’y méprendre aux nœuds que font parfois nos pensées ou nos actes… Dans une bibliothèque, on peut vivre toute une vie sans en sortir… s’y perdre ou décider d’y vivre baroquement, « barriquement » en goûtant un peu de tous les tonneaux… on n’a pas le temps de toute façon de lire tous les livres et paradoxalement, on a tout le temps. Il faut sillonner les allées, piocher dans les travées pour le comprendre. La vie est trop brève. Il n’y a pas plus bruyant qu’une bibliothèque. Je préfèrerai toujours arriver second parce que j’ai eu un père qui avait l’obsession de la première place pour son fils. Pour son bien… C’est une des leçons de l’histoire de Calvino, non ? Arriver second ou faire d’une autre manière… Enfin, je le lis comme cela parce que je ne sais pas faire autrement : lire d’où je me tiens sur cette terre. C’est la tragédie des humains de vouloir toujours arriver premier. « Les bibliothèques deviendront un jour des villes, dit Leibniz » écrit Lichtenberg [référence KA 257 pour les rats de bibliothèques]. Et, un peu plus loin, en J861, il complète : « Si un jour, comme l’a prophétisé Leibniz, les bibliothèques deviennent des villes, il y aura aussi des ruelles sombres et tortueuses comme à présent. » Tout n’est qu’agitations et c’est tant mieux. Ce n’est ni un aphorisme ni une résolution de début d’année. Nous reste toujours à découvrir notre vibration, celle que contrôle l’âme… du violon…

Silence. Je lis…

texte : Franck Queyraud

photo : Dominique Hasselmann

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16 réflexions sur “Ce qui se dit ici est contraire au silence

  1. gballand dit :

    Sage mesure que de se laisser mener par les mots et le hasard des travées. On fait souvent de belles rencontres…

  2. brigetoun dit :

    comme vous avez su trouver chacun la photo qui déclencherait les idées et mots de l’autre
    ou comme vous avez su rebondir sur l’image de l’autre !
    beaucoup aimé vos deux textes pour différents qu’ils soient

  3. Quelle musique, le silence !
    (Jean Anouilh)

  4. Alex dit :

    Une forêt de livres… Le bruissement des feuilles… Tous ces ouvrages qui vous interpellent, vous font tourner la tête, et vous font oublier le but de la visite…
    Toutes les pensées des auteurs et des lecteurs me traversent et me transportent dans un autre monde.

  5. Calypso dit :

    Lichtenberg est aussi une (petite) ville du Bas-Rhin avec un château et un maire qui s’appelle Georges Sand !

  6. PdB dit :

    Pour arriver (serait-ce second) encore faudra-t-il partir… Alors bon voyage…

  7. […] Dominique Hasselmann pour un retour vers le temps des tractions. Il accueille mon texte : Ce qui se dit ici est contraire au silence sur ses […]

  8. Francesca dit :

    Ces échanges sont vraiment merveilleux ! Occasion de découvrir d’autres écritures. Les frères Bon, fils de garagiste, aimeront sans doute la superbe photo de Franck Queyraud !

  9. @ Calypso : ces « Vases » nous tourneboulent !

  10. François B dit :

    Feu vert vers le silence… Joli duo.

  11. Hv dit :

    Ne faut-il pas préférer la métaphore à l’aphorisme, (la ville-bibliothèque, et inversement ?) ou alors libérer l’aphorisme de la sentence pour en extraire la poésie et la musique, comme une cantate
    L’âme ? Sans doute faut-il être allemand pour savoir ce que c’est

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