Archives du 05/01/2015

« Pasolini », le film : dernier jour d’« une vie violente » en 87 minutes

Pasolini1_DH(Paris, Le Louxor, 10e, le 3 janvier. Cette photo en cache une autre.)

Ce n’est pas un documentaire qui prétendrait retracer « une vie violente » de Pier Paolo Pasolini en 87 minutes. Ce n’est pas un éloge, un hommage, une élégie post-mortem à l’écrivain, au poète, au cinéaste, au polémiste, à l’homme engagé dans la vie de la société. Ce n’est pas une biographie partant de A pour aller jusqu’à Z, de la petite enfance jusqu’à l’âge adulte et à la mort brutale, dans la nuit du 1er au 2 novembre 1975. Ce n’est pas une reconstitution acharnée et somptueuse de l’époque, du mobilier, de l’ambiance, de l’idéologie « morale » et mafieuse à la fois qui imprégnait alors l’Italie. Ce n’est pas une étude savante sur le style des livres et des films de Pasolini, ce n’est pas un travail universitaire avec des notes en bas de page, des remerciements au début et une bibliographie à la fin. Ce n’est pas non plus une exposition, comme en novembre 2013 à Paris, aussi belle fût-elle.

Le dernier film d’Abel Ferrara (qui vit à Rome), ressuscite Pasolini, et c’est lui-même qui est incarné par Willem Dafoe, avec sa démarche, sa carrure, sa volonté, son humour, son ironie, son écoute, son empathie pour les gens du peuple, ses convictions artistiques et politiques.

Que la version diffusée au cinéma ne fasse pas entendre la langue italienne dans la bouche du cinéaste n’est pas gênant : on le lit bien aussi en français et il n’y a pas de barrière dressée là contre la compréhension.

Mais les lumières et les ombres, les désirs et le fatal coup du sort, les amitiés fidèles et les rencontres passagères, la création imaginée ou rêvée, les travellings et les plans tirés sur la comète… tout concourt à donner alors une œuvre unique (comme si Ferrara occupait la tête de son modèle en train de créer et prolongeait ses projets), celle-ci venant presque s’ajouter en tant que codicille à toutes celles de l’auteur mis en scène.

Abel Ferrara, qui avait déjà montré l’envergure de son art personnel, notamment dans le très fort Bad Lieutenant (1992), avec un Harvy Keitel complètement magnétisé, déploie ici une virtuosité magique, une intelligence coupante dans le montage, une invention stylistique proche par moments de Fellini, pour réussir à créer la forme la plus ramassée, la plus concrète et musicale, la plus puissante – comme ces feux d’artifice éclatant lors de l’orgie entre lesbiennes et gays – et aussi la plus énigmatique, puisque sans réponse, comme celle de l’assassinat de Pasolini, par une nuit sans lucioles sur la plage d’Ostie, éclairée juste un temps sous le pinceau des quatre phares de l’Alfa Romeo.

Pasolini3_DH(Vue du carrefour Barbès-Rochechouart, sortie du Louxor.)

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