« Pasolini », le film : dernier jour d’« une vie violente » en 87 minutes

Pasolini1_DH(Paris, Le Louxor, 10e, le 3 janvier. Cette photo en cache une autre.)

Ce n’est pas un documentaire qui prétendrait retracer « une vie violente » de Pier Paolo Pasolini en 87 minutes. Ce n’est pas un éloge, un hommage, une élégie post-mortem à l’écrivain, au poète, au cinéaste, au polémiste, à l’homme engagé dans la vie de la société. Ce n’est pas une biographie partant de A pour aller jusqu’à Z, de la petite enfance jusqu’à l’âge adulte et à la mort brutale, dans la nuit du 1er au 2 novembre 1975. Ce n’est pas une reconstitution acharnée et somptueuse de l’époque, du mobilier, de l’ambiance, de l’idéologie « morale » et mafieuse à la fois qui imprégnait alors l’Italie. Ce n’est pas une étude savante sur le style des livres et des films de Pasolini, ce n’est pas un travail universitaire avec des notes en bas de page, des remerciements au début et une bibliographie à la fin. Ce n’est pas non plus une exposition, comme en novembre 2013 à Paris, aussi belle fût-elle.

Le dernier film d’Abel Ferrara (qui vit à Rome), ressuscite Pasolini, et c’est lui-même qui est incarné par Willem Dafoe, avec sa démarche, sa carrure, sa volonté, son humour, son ironie, son écoute, son empathie pour les gens du peuple, ses convictions artistiques et politiques.

Que la version diffusée au cinéma ne fasse pas entendre la langue italienne dans la bouche du cinéaste n’est pas gênant : on le lit bien aussi en français et il n’y a pas de barrière dressée là contre la compréhension.

Mais les lumières et les ombres, les désirs et le fatal coup du sort, les amitiés fidèles et les rencontres passagères, la création imaginée ou rêvée, les travellings et les plans tirés sur la comète… tout concourt à donner alors une œuvre unique (comme si Ferrara occupait la tête de son modèle en train de créer et prolongeait ses projets), celle-ci venant presque s’ajouter en tant que codicille à toutes celles de l’auteur mis en scène.

Abel Ferrara, qui avait déjà montré l’envergure de son art personnel, notamment dans le très fort Bad Lieutenant (1992), avec un Harvy Keitel complètement magnétisé, déploie ici une virtuosité magique, une intelligence coupante dans le montage, une invention stylistique proche par moments de Fellini, pour réussir à créer la forme la plus ramassée, la plus concrète et musicale, la plus puissante – comme ces feux d’artifice éclatant lors de l’orgie entre lesbiennes et gays – et aussi la plus énigmatique, puisque sans réponse, comme celle de l’assassinat de Pasolini, par une nuit sans lucioles sur la plage d’Ostie, éclairée juste un temps sous le pinceau des quatre phares de l’Alfa Romeo.

Pasolini3_DH(Vue du carrefour Barbès-Rochechouart, sortie du Louxor.)

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14 réflexions sur “« Pasolini », le film : dernier jour d’« une vie violente » en 87 minutes

  1. brigetoun dit :

    j’avais un peu peur, je l’avoue (tant de dérives possibles).. contente de comprendre que c’est à tort

  2. annaj dit :

    faudra qu’on se le dise, Pasolini n’est pas mort
    et qu’il vive encore bon Dieu!

  3. Alex dit :

    Le Louxor a été construit en 1921 dans le style néo-égyptien par Henri Lipcy. Classé monument historique, il a été sauvé grâce à des associations comme Paris-Louxor.
    Un exemple d’une longue et dure bataille enfin gagnée. Enfin presque.

    • @ Alex : pourquoi cette réserve : « Enfin presque. » Les responsables de ce cinéma font venir des cinéastes ou des spécialistes, organisent des cycles avec présentation (à partir de demain soir, « western » avec trois films de John Ford), etc.

      J’avais déjà mis plusieurs fois quelques infos sur Le Louxor : mais voici, par exemple, l’occasion de réécouter Oum Khaltoum…

      • Francesca dit :

        Oui, Dominique, tu avais bien loué le Louxor dès sa réouverture !
        Totale réussite que ce cinéma dont la programmation est éblouissante et attire beaucoup de cinéphiles tout en élargissant l’horizon des plus jeunes ou des moins informés de ce quartier populaire.

        @ Francesca : c’est vrai qu’il est devenu comme un fanal culturel dans ce quartier ! D.H.

      • @ DH : vu sur internet, la bataille de la restauration ne serait pas terminée.
        Quand je traverse Paris, ou mon pays, je suis bouleversé par les abandons, prédations et destructions diverses. C’est comme une guerre.
        Je salue l’efficacité des associations.

        @ peintresetpoetes : si vous faites allusion à cette association , voir la date de son dernier article. Se lamenter parce que l’on n’a pas gardé la grande salle d’origine – pourtant joliment agencée avec ses deux balcons – relève d’un passéisme infondé : c’est sans doute que son état (après plusieurs occupants successifs et une longue interruption) ne rendait pas possible la « restauration » telle quelle et obligeait à revoir le projet dans son ensemble, ce qu’a réalisé avec goût et harmonie l’architecte Philippe Pumain.
        Depuis son ouverture le 1er mars 2014, le cinéma Louxor a désormais pris sa vitesse de croisière, comme l’indique ce lien très intéressant avec des informations incontestables : le problème de la « restauration » citée est donc peut-être d’ordre purement alimentaire… ou représente une allusion au monument égyptien d’origine ! D.H.

        D.H.

  4. Je suis d’accord pour que des films comme celui-ci soient réalisés et projetés partout, surtout si les cinéastes qui les réalisent ont l’envergure et l’autorité morale d’Abel Ferrara.
    D’ailleurs, si la mort de Pasolini reste encore un cauchemar collectif tout à fait inacceptable — dans lequel se reflète tout le drame d’un pays faussement pacifique mais au contraire structurellement violent — on peut dire que Pasolini lui-même n’a cessé de raconter de façon incontournable sa mort annoncée dans la plupart de ses films, jusqu’aux scènes sombres et presque insupportables de « Saló »…
    Peut-etre, on n’aura jamais tout dit à ce sujet.
    Et pourtant la mort de Pasolini est tellement emblématique qu’une insistance sur elle me terrorise.

    • @ biscarrosse2012 : on ne peut passer sa mort sous silence : il ne s’agit pas ici d’une « insistance » quelconque (qui ne correspond pas vraiment à une vue mercantile) mais bien de l’approche de ce que à quoi son existence a pu le conduire, démontrant ainsi – hélas – la justesse de ses thèses sur l’intolérance et la cruauté de la société capitaliste.

      • Il me semblait d’avoir dit les mêmes choses que toi, j’exprimais mon ressenti personnel, ayant beaucoup souffert depuis 1975 pour cette tragédie

  5. @ biscarrosse2012 : désolé pour la mauvaise interprétation de la dernière phrase de ton commentaire !
    Mais il est évident que nous sommes sur la même longueur d’onde(s).

  6. Francesca dit :

    Merci, Dominique, de cet article que je partage absolument. J’avais posté un petit commentaire sur Facebook le 9 décembre ainsi :
     » Encore sous le choc du PASOLINI d’Abel Ferrara vu hier en avant-première à la Cinémathèque, je jette la bande-annonce ici.

    Et le 2 novembre 2014 : Je ne t’oublie pas, Pier Paolo, et je vomis sur tes assassins qui courent toujours…
    Comme Biscarosse ma peine ni ma rage ne s’atténuent… Finira-t-on pas connaître la vérité dans cette Italie devenue telle que la prévoyait Pasolini ?

  7. @ Francesca : vu que la bande-annonce sur Télérama mentionnait que Ferrara « ressuscitait » aussi Pasolini, ce que donne bien l’impression « miraculeuse » de ce film.

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