Quand je suis parvenu sur le parvis

La nuit semblait à la fois douce et froide quand je suis parvenu sur le parvis. J’avais garé mon camion juste à côté du Monop’, je devais leur livrer quelques marchandises. Il fallait aussi que j’achète une bouteille de Saint-Amour avant que les caissiers ne déclarent qu’il était 21 heures et que c’était terminé, le laxisme (enfin, ils n’employaient pas ce mot-là, simplement le terme « interdiction »).

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Belle vue sur Beaubourg, la nuit : le serpent argenté grimpe toujours vers le sommet, on dirait qu’il ne se repose jamais un seul instant. Le Centre Pompidou devrait être ouvert constamment en nocturne, pas seulement pour des fins d’événements attirant les foules d’amateurs d’art ou de badauds que l’on n’arrive plus à écluser. Ce bâtiment, honni des bien-pensants lors de sa construction, est une œuvre d’art : il aurait pu jouer à lui tout seul sa propre et unique exposition.

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En sortant du magasin à étage qui est ouvert jusqu’à minuit (« parce qu’après minuit, c’est demain », proclame une inscription sur un mur), la piazza s’étend devant moi. De rares promeneurs y circulent encore, comme s’ils s’étaient égarés ou cherchaient un peu de répit. Les lampadaires diffusent un halo de repos, après ces jours de tragédie. Tout n’est ici que lux, calme et liberté.

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Comme pour chaque livraison, je n’ai pas oublié que j’ai rendez-vous avec cette femme, elle m’attend, elle me l’a dit. Sa bouche me parle derrière la vitre, elle me susurre des mots caressants, elle voudrait qu’un soir je l’emmène dans mon véhicule, jusque chez moi. Là, elle ferait sauter le cadre des conventions, du quotidien, de la misère et du malheur. Sa beauté subjuguerait alors, sans réplique possible, ceux qui souhaitent, dans leur inconscience, la défigurer parce qu’ils en sont terriblement jaloux.

Cadre4_DH(Toutes ces photos, prises lundi soir, sont agrandissables.)

(John Coltrane, Naima)

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19 réflexions sur “Quand je suis parvenu sur le parvis

  1. brigetoun dit :

    que me plait cette petite dérive nocturne
    et oui le serpent joue longtemps sa montée (aimais beaucoup aller vers 21 heures voir les expositions) et il reste toujours un peu de vie qui flotte là

  2. Quand tous les amis architectes revenaient de Paris, sur leur bouche il n’y avait qu’un mot : Beaubourg, avec la suite ennuyeuse et répétitive : « Pourquoi ne sommes-nous pas capables de nous ériger un Beaubourg dans le centre de Rome ou de Milan ? » Ce que nous aimions le plus c’était justement ce serpent argenté qui faisait découvrir la ville de façon inattendue, intime, scandaleuse et enfin glorieuse.

    • @ biscarrosse : je pense que pour l’ouverture « officielle » de la Philharmonie de Paris ce soir, même pas tout à fait terminée concernant la façade, cela va être pareil : les détracteurs sont depuis longtemps à l’affût – mais nous, on préfère la flûte… 🙂

  3. Merci de sublimer ce serpent argenté de votre lumière, et de nous faire oublier les jours d’ombre, dans cette nuit mêlée de Lux et de beautées rêvées, chaloupée de Coltrane !

  4. godart dit :

    « Et nous avons des nuits plus belles que vos jours », phrase de Jean Racine lors de son séjour à Uzès et qui aurait certainement aimé ce Beaubourg de nuit.

  5. Dom A. dit :

    Dura lux, sed lux !

  6. @ Dom A. : tu es très amène.

  7. walachniewicz dit :

    J’aime vos échappées fictionnelles, je suis (follow) dans vos pas…et ceux de Naima

    • @ walachniewicz : merci de m’avoir « suivi » dans cette échappée nécessaire !

      • walachniewicz dit :

        et puis j’aime vous écrire parce que vous aimez répondre ;O)

        @ walachniewicz : cela me semble normal (ce serait le cycle infernal si je recevais des centaines de commentaires, heureusement il n’en est rien !) 🙂

  8. Désormière dit :

    Votre livreur aime les baisers sucrés.

  9. @ Désormière : mais on doit aussi trouver de l’alcool du même nom avant 21 heures, ce qui n’est pas le cas du Monop’ de la rue de Marseille, dans le 10e, sans limitation horaire d’achat pour ce produit !

  10. Francesca dit :

    L’alcool ne m’aime pas, je l’évite donc mais j’aime les lumières de la nuit, surtout dans ce Paris apaisé après les tempêtes.
    En sortant d’une belle soirée littéraire autour de Viviane Hamy, j’ai apprécié le quai de l’Hôtel de Ville luisant d’une pluie récente.
    Merci de cette pause ; et de ce titre bien choisi de Coltrane !

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