Saisissement de l’instant

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Comme dans un Scenic railway, le métro dévale depuis le pont aérien, du côté de Stalingrad (étonnant que l’on n’ait pas encore changé cette dénomination en Lecanuet ou Poher, plus politiquement corrects) jusqu’à pénétrer dans la tranchée à ciel ouvert qui arrive jusqu’à la place du Colonel-Fabien : on trouve donc bien ici encore un trajet idéologique et pas simplement archéologique.

J’avais longé à l’aller et au retour la ligne bruyante par moment, surtout lorsque deux rames en viennent à se croiser, à se frôler à l’air libre. Le soleil se reflétait dans les vitres mais les visages n’étaient pas reconnaissables : ce train, à la « marche » duquel il faut faire attention – en français, en anglais et en allemand – filait décidément trop vite.

Je savais que la fille voilée était dans la rame descendante, il suffirait que je prenne l’escalier de l’entrée du métro située juste en face du siège du PCF pour la retrouver. Elle m’avait précisé que c’était là qu’elle devait me donner le colis. Je regardais une fois encore l’étalage de livres d’occasions juste à côté des lampadaires Guimard à lumière orangée : Jean d’Ormesson paressait sur la table en compagnie de Marc Lévy.

Il ne fallait pas que l’on se loupe (pourtant je voyais clair avec mes lunettes), notre rendez-vous était important. L’après-midi, ce n’était pas encore la cohue du 18-19 heures, des gens qui rentrent du boulot et s’entassent le soir dans ces wagons de la même manière qu’ils ont déjà été compressés le matin.

Je vis soudain arriver l’engin souterrain blanc et vert, le conducteur donnait l’impression de diriger son tortillard machinalement. On croyait qu’il possédait une grande vitesse, comme s’il allait « brûler » la station, mais non, le sifflement des freins indiquait qu’il ne continuerait pas sur sa lancée en abandonnant lâchement les petits groupes qui attendaient depuis même pas une minute sur le quai.

Au milieu même de la rame, je la reconnus. Ses beaux yeux noirs, l’ovale parfait de son visage (comme on l’écrit dans les romans à fort tirage), formaient un ensemble harmonieux avec l’encadrement de son voile noir aux reflets argentés. Elle me fit un grand sourire et ses cils battirent la mesure qu’on aurait pu entendre résonner sur une darbouka.

Elle ouvrit la porte du wagon, elle portait un sac siglé Maje et j’ai pensé que ce qui m’intéressait se trouvait à l’intérieur.

– On prend un café ? me dit-elle.

– Si vous voulez ! répondis-je.

Nous remontâmes à la surface : le rond-point de la place du Colonel-Fabien hébergeait toujours les mêmes joueurs de boules, comme si les vicissitudes de l’Histoire n’avaient jamais dérangé leur occupation ni réorienté la course du cochonnet.

– Voilà, j’ai la marchandise, me dit-elle. Sa bouche était maquillée d’un joli rouge à lèvres, j’aurais aimé en goûter le parfum, mais je n’exprimais évidemment pas cette pensée sacrilège (je savais qu’elle était mariée et attendue un peu plus loin).

– Très bien ! Je vais regarder… dis-je, en repoussant mon expresso Segafredo.

Je pris le sac sur mes genoux et j’en sortis le paquet rectangulaire entouré d’un ruban rouge. Je l’ouvris délicatement. C’était une très belle édition des Mille et Une Nuits, avec le texte arabe en regard de sa traduction française. Des enluminures superbes éclairaient certaines pages de leurs éclats bleus, verts, roses, violets, or, carmin.

– Oh, merci beaucoup ! Mais je ne sais pas si j’aurai le temps de tout lire, surtout dans les deux versions !

Elle leva les yeux au ciel, gentiment. Je me souvenais qu’il y a une quinzaine de jours j’avais aperçu la voiture en panne au bord de la nationale 7 et cette jeune femme aux cheveux dissimulés qui semblait démunie de toute aide. J’avais aussitôt arrêté mon véhicule et réussi à changer la roue crevée de sa Fiat 500 (le modèle moderne) : elle m’avait dit qu’elle me remercierait, elle n’avait pas oublié.

« Shéhérazade, quel beau prénom que le vôtre ! », lui lançai-je, quand nous dûmes nous quitter pour sans doute ne plus jamais nous revoir.

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23 réflexions sur “Saisissement de l’instant

  1. brigetoun dit :

    retour de notre conteur favori (et de ses clins d’oeil à l’actualité tissés avec la poésie)

  2. @ brigetoun : il reste à écrire « Les Contes des Mille et Un Jours » !

  3. Je viens juste de lire le premier roman de Valère Staraselski « Dans la folie d’une colère très juste », ou l’on fait connaître et aimer la figure du COLONEL FABIEN… dont on ne sait pas s’il mourut pour un accident ou un attentat.
    C’est peut-être pour le respect de cette figure noble qui avait eu la hardiesse de ne pas cacher ses idéaux communistes… — et pour honorer aussi Jean JAURÈS, qui donne son nom glorieux à la tout proche station de la ligne 5 — qu’on gardé à titre symbolique et romantique le nom, bien sûr redoutable à plusieurs égards, de cette ville de STALINGRAD, qui fût indéniablement le théâtre d’une des batailles qui ont contribué à sauver l’Europe de l’étau d’Hitler.

    • @ biscarrosse2012 : Pierre Georges est mort dans l’explosion d’une mine, le 27 décembre 1944, à Habsheim près de Mulhouse.

      Je pense qu’il est heureux que le révisionnisme, qui sévit parfois dans les rues de certaines villes anciennement communistes, n’ait pas encore posé ses sales pattes sur cette place ou d’autres endroits, portant des souvenirs glorieux, à Paris.

      • J’ai lu bien cette histoire. Dans le livre de Staraselski on dit que Pierre Georges connaissait à la perfection les mines qu’il avait ordonné d’amener pour les contrôler. Autour de cette explosion tragique, tout à fait inattendue, qui fit d’ailleurs plusieurs morts, l’auteur, que je connais informé, lance la suspicion d’un possible attentat contre le commandant « communiste ».

        @ biscarrosse2012 : N’ayant pas lu ce livre, je me suis juste référé à Wikipédia dont on connaît les manques. Ce serait donc à l’auteur bien informé de compléter cette fiche par son hypothèse… 🙂

  4. Elise dit :

    presqu´une inquiétude, mais non fausse piste, non, ce n’est pas une nouvelle policière, un cadeau que cette histoire gracieuse, toute en charme et légèreté, merci !

  5. Merci pour ce conte moderne…
    Dommage que Shéhérazade, qui cherchait déjà à sauver sa vie malgré sa condition féminine dans un monde moyenâgeux conditionné par des hommes préhistoriques, il y a si longtemps, ne soit toujours pas parvenue à quitter son voile en 2015.
    Cependant, j’aime quand vous laissez aller votre plume dans les méandres de notre monde si imparfait !

    • @ mchristinegrimard : la poigne patriarcale (sous le prétexte religieux) a encore de beaux jours devant elle.
      Mais ici, au moins, les femmes même voilées peuvent conduire !

    • alainlecomte dit :

      ne soyons pas si sévères avec les femmes qui se voilent, ce n’est pas si grave… et puis, comme le suggère DH… qui sait, cela peut être justement une nouvelle arme de séduction! 🙂

      • @ alainlecomte : je n’ai pas connu les femmes « à voilette »… mais elles avaient apparemment un certain charme (l’envie de passer de l’autre côté de la grille) et à l’époque on ne leur faisait pas la chasse !

      • Pour tous ceux qui pensent que ça n’est pas « si grave » ou que le voile est un accessoire de mode ou un artifice de séduction, quand ici on a encore « le choix » de s’habiller librement, je suggère la relecture de l’article de Madame Elizabeth Badinter à ce sujet.

    • Alex dit :

      @ Christine : merci de rappeler, ce qu’on oublie toujours, que Sheherazade était condamnée à mort !

  6. Alex dit :

    Cette jeune beauté avait sans doute réussi à sauver une œuvre rare des « Mille et Une Nuits », au péril de sa vie, de l’autodafé des livres illustrés, qui a lieu en ce moment devant les musées et les bibliothèques du pays de Sheherazade.

  7. alainlecomte dit :

    Magnifique! je pensais justement aux Mille et une Nuits, il n’y a pas longtemps… Ceci dit: c’est vrai? d’Ormesson et Lévy, ils sont ensemble?

  8. @ alainlecomte : D’Ormesson et Lévy font style commun.

  9. Sorcière dit :

    Le Livre, mais lequel … tant les textes religieux anciens, de mémoire très humaine, sont traduits et remaniés selon les besoins du moment au fil du temps.
    « la récitation » (selon la traduction du nom arabe), cela fait très scolaire en bas âge comme leçon. Je préfère les contes de tradition orale et leurs initiations. Ils forment des têtes bien faites plutôt que bien pleines.

  10. Francesca dit :

    Cette jolie histoire console de la pluie persistante qui semble ne jamais vouloir finir ; on ne verra pas la lune ce soir.

  11. walachniewicz dit :

    Boire un café avec Shéhérazade, plutôt que d’arpenter des draps de soie suspendus à ces jolies lèvres… Elle vous a confié ses histoires, veinard ;O)
    Je me demande quelle musique accompagnait la rencontre ?

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