« Citizenfour » (us)

Quai de Seine1_DH(Données secrètes cachées sous cette photo : cliquer pour y accéder.)

L’audace, l’inconscience, le courage tranquille, souriant, la détermination, la fiabilité de ses sources, ont donné à Edward Snowden l’élan irrépressible, irréprimable, de se lancer dans cette aventure folle que raconte, montre, expose, effleure avec discrétion quand il le faut, le film très fort, carré, Citizenfour, de Laura Poitras, présente jeudi soir sur le plateau de Canal +.

Pourquoi ? Parce que ce « documentaire », qui a reçu un Oscar dans sa catégorie au dernier festival de Hollywood, pulvérise les normes du genre.

Il s’agit en effet d’un film atypique capté en caméra directe, au fur et à mesure des retournements de situation : il instaure un mode de « suspense » électrique qui sublime à la fois le jeu des acteurs (qui n’en sont pas), la mise en scène (qui se modèle sur l’événement imposé), le scénario (qui se découvre au fur et à mesure des révélations), la musique (qui fait fi de tous pleurs de violons habituels et est calée au plus près, originale et magnifique, du propos), le point de vue général (qui dénonce la mise sous tutelle étatique, sous prétexte de lutte anti-terroriste, de la vie privée des citoyens).

Ce qui paraît incroyable dans ce film (distribué, depuis mercredi, dans seulement six salles à Paris, dont un tiers représentées par celles de Marin Karmitz, qu’il en soit remercié !), c’est son ambition : faire prendre conscience du contrôle généralisé – Surveiller et punir, de Michel Foucault, date de 1975 – mis en place pour « espionner » (au cas où !) toutes les communications téléphoniques et la localisation des téléphones mobiles, les échanges de mails, les SMS, les MMS, les traces laissées par tous les achats effectués par cartes bancaires, les tickets d’autoroute, de parking (et les images captées par des caméras peu cinématographiques)…

Cette entreprise de révélation ou de dévoilement des plans de la NSA et de la CIA (sans parler du FBI et autres officines aux ordres du Patriot Act) a été analysée dans un livre (paru chez Fayard) de Geoffroy de la Gasnerie dont François Bon avait parlé sur son site dès le 28 janvier : comment des « lanceurs d’alerte » tels qu’Edward Snowden, Julian Assange (que l’on rencontre vers la fin dans ce documentaire) et Chelsea Manning bouleversent la manière traditionnelle de lutter contre l’État, quand il dépasse ses prérogatives légales, et créent ainsi un Nouvel art de la révolte.

La durée du film projeté (1h 54mn) passe à une vitesse folle : la tension dramatique court jusqu’à bout de souffle.

Il est rare qu’un documentaire, complètement immergé dans l’actualité, nous saisisse de manière aussi intense : montrant que la fiction – on en viendrait à considérer ainsi sur un écran de salle obscure ce parcours d’investigation – au final, dépasserait la réalité : avec un jeu spéculaire inversé, plus la touche de laque sur les cheveux du héros avant qu’il ne quitte Hong-Kong pour Moscou, terre d’accueil inattendue pour la liberté d’expression persécutée.

Quai de Seine3_DH(Photos prises le 5 mars. Cliquer pour les agrandir, exceptée la première.)

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22 réflexions sur “« Citizenfour » (us)

  1. Alex dit :

    Inventions françaises, le Minitel ancêtre de l’ordinateur et la carte à puce (1974).
    Des prophètes non écoutés se sont alors levés pour prédire l’extension foudroyante de l’espionnage et du contrôle des moindres faits et gestes.
    Étourdis par notre société hédoniste, nous ne voulons pas admettre que nous sommes en plein 1984 d’Orwell.
    N’oublions jamais Edward Snowden, Julien Assange, les martyrs de la liberté.

    • @ Alex : L’invention de l’ordinateur américain (1937-1941) a précédé celle du Minitel français (1981)…

      Cela étant, ce n’est pas le progrès qui est dangereux (sinon on en serait resté à l’époque des tablettes… sumériennes !), c’est son utilisation clandestine et hors de tout cadre juridique.

      Concernant Edward Snowden, on vient d’apprendre qu’il désirerait quitter la Russie pour rentrer aux USA, sachant qu’il est inculpé là-bas pour « espionnage », entre autres chefs d’accusation, et qu’il sera évidemment arrêté dès son arrivée sur le sol américain.
      Il pense ainsi pouvoir utiliser le procès qui lui sera fait comme tribune lui permettant d’expliquer sa démarche et la situation… d’espionnage étatique généralisée qu’il a portée à la connaissance du monde entier.

      • Alex dit :

        @ DH : Pour le Minitel, je n’ai fait que répéter une assertation entendue partout, au lieu de vérifier comme habituellement sur Internet. Merci bien de corriger !
        Progrès : sans ordinateur, les Grecs et les Romains ont géré l’empire du monde connu…
        Snowden : j’ai lu qu’il veut rentrer chez lui… au péril de sa vie. Un procès me paraît risqué, si on est condamné d’avance . Exemple, Louis XVI et Marie-Antoinette, etc…
        Mais il n’a pas envie de rester planqué comme un rat. Il préfère se battre.
        Je salue son très grand courage.

        @ Alex :
        – Minitel, cela signifie combien il a pu marquer une certaine étape, pour les Français, dans l’accès grand-public à la communication par clavier et réseau, les préparant ainsi à l’usage futur d’Internet.
        – progrès : les inventions ont existé à l’époque des Grecs et des Romains…
        – Snowden : s’il rentre « at home », il n’échappera pas au procès mais ce sera le grand déballage, tant pis alors pour l’administration américaine. Et d’autres « lanceurs d’alerte » reprendront le sifflet… D.H.

    • Alex dit :

      Et merci à Laura Poitras pour son film bienvenu Citizenfour.
      La statue de la Liberté est aussi française.

  2. gballand dit :

    Vous m’avez mis l’eau à la bouche. J’y cours dès demain !

  3. Francesca dit :

    Oui, ce film est une magnifique surprise ! Due à la maestria de la réalisatrice, Laura Poitras, au professionnalisme du journaliste, Glenn Greenwald, mais surtout à la personnalité hors norme d’Edward Snowden.
    Cet informaticien brillant, sans aucune forfanterie, montre que, malgré les risques qu’il sait courir, il ne renoncera pas à son but : révéler et prouver comment l’agence NSA espionne les citoyens du monde entier !
    Espérons que Citizenfour, en effet bien trop peu distribué en France (Hollande avait refusé le droit d’asile à Snowden…) , lui assurera une certaine protection ainsi qu’aux futurs courageux « lanceurs d’alerte »…
    En attendant le sort réservé à Snowden par les USA, il faut se précipiter sur le reportage avant qu’il ne disparaisse. Ne serait-ce que pour un simple plaisir cinéphile !

    • @ Francesca : puisque tu as vu ce film, tu as sans doute ressenti qu’il s’agissait plus que d’un simple « reportage » : une œuvre de création à partir de faits réels, un genre d’ovni artistique dans le domaine du documentaire.

      Edward Snowden semble disposer d’une volonté qui saura dépasser tous les obstacles (sauf accident…) mis sur sa route vers la vérité.

      • Francesca dit :

        Oh oui, c’est bien un vrai film, et des meilleurs. Citizenfour est d’une facture tout à fait inédite, on plonge et vibre, comme aux meilleurs thrillers, dans quelques jours de cet homme traqué !

        @ Francesca : Yes. D.H.

  4. Alex dit :

    Un accident est bien vite arrivé. Oui, Francesca, vous avez bien fait de noter que la France, terre d’asile, n’a pourtant pas voulu de Snowden.
    Courons vite voir ce film exceptionnel qui ne restera pas longtemps à l’affiche.
    (Sous prétexte qu’il ne fait pas suffisamment de « chiffre »)

  5. Sorcière dit :

    A défaut d’un procès public équitable et non manipulé (ce qui est parfaitement improbable et illusoire aux USA) Snowden rechercherait la neutralité suisse.

    On en est où sur la protection des lanceurs d’alerte ? Elle est tout aussi urgente que la lutte contre le terrorisme, non ? plus urgente encore sans doute !

    Ce ne sont plus des humains qui surveillent TOUS les humains, c’est bien pire, ce sont des machines.

    • @ Sorcière : merci pour le lien vers cette interview mise en ligne après le « bouclage » de Métronomiques hier soir.

      Les « lanceurs d’alerte » ne figurent pas encore dans un quelconque texte législatif en France : ils n’ont pas d’existence juridique formalisée et sont donc soumis aux lois actuelles valables (« atteinte à la sûreté du territoire », « espionnage », etc.) pour les citoyens « ordinaires ».

  6. Aunryz dit :

    Quand la réalité dépasse l’affliction

  7. brigetoun dit :

    donnez grande envie de le voir (sait-on jamais si le circuit Utopia le reprend.. et si je repère)

  8. Zoë Lucider dit :

    Les héros sont des pacifistes désormais qui tentent de faire respecter les droits humains. Lourde tâche ! Il est programmé à l’Utopia à Toulouse et j’ai prévu de le voir cette semaine. Si ce n’était le cas, ton billet m’y aurait décidée.

  9. @ Zoë Lucider : tous les cinémas « Utopia » relèvent le niveau (et l’honneur) cinématographique de notre beau pays !

  10. […] 5 mars dernier, juste avant d’aller voir le film Citizenfour, je m’étais amusé à prendre ces quelques plans d’une mini-vidéo : la rotonde de la […]

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