Archives du 15/03/2015

Jean-Luc Godard sous la cuirasse chez Potemkine

Vendredi soir, plaisir de retrouver Georges Didi-Huberman, à l’occasion de la sortie de son dernier livre consacré à Jean-Luc Godard : Passés cités par JLG (dans la série L’œil de l’Histoire, 5, aux Éditions de Minuit) et de découvrir un autre analyste du cinéaste : Stefan Kristensen, avec son Jean-Luc Godard philosophe (L’Âge d’Homme).

La rencontre, ou la confrontation pacifique, avait lieu chez Potemkine, vendeur de DVD, producteur avec Agnès b. et distributeur de films en salles. Le simple magasin de la rue Beaurepaire (10e) s’est maintenant agrandi, une petite salle de cinéma et un « café » le prolongent : ici, on dévale encore plus vite vers la notoriété.

Après avoir diffusé une partie de l’interview de JLG qui figure en bonus du DVD de son dernier opus Adieu au langage, nos deux philosophes ont pris langue.

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Pour Georges Didi-Huberman, on peut qualifier Godard de philosophe comme on peut dire qu’il est poète : son art de la citation (« Passés cités » est en soi une histoire de l’œil dans sa formulation…), du montage, du mix parole-image-musique-écriture, de l’approche ou de l’éloignement, de l’implication politique, en font un cinéaste qui a transformé cette fonction même (simple illustrateur en images d’un scénario la plupart du temps romanesque) en lui ouvrant le plan le plus large ou le plus resserré sur la « condition humaine », comme dirait Malraux auquel il se réfère souvent.

Pour Stefan Kristensen, Godard met en œuvre une phénoménologie proche de celle de Merleau-Ponty, où le montage devient le langage lui-même et une approche du monde à la fois globale et fragmentée.

Georges Didi-Huberman, dont le livre est abondamment illustré de photogrammes, reproductions iconographiques, lettres manuscrites, etc., correspondant à la diversité et à la multiplicité de ses « prises de vues », établira un parallèle entre Godard et Pasolini (cinéaste et écrivain qu’il connaît fort bien) : JLG critiquait au début « l’élégie » (ou le chant du deuil) de celui-ci alors qu’il s’en est rapproché par la suite.

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Stefen Kristensen, qui parle des « années septante » (comme Godard qui vit en Suisse), reconnaît l’immensité et les contradictions du cinéaste : Georges Didi-Huberman ne cache pas non plus ces démarches « dialectiques », tournant et retournant l’Histoire sous toutes ses coutures, qui parfois se réfutent elles-mêmes sous une bannière d’autorité qui se trouve, elle, non dissimulée.

Quelques questions dans la salle ont permis des échanges intéressants, notamment sur une comparaison entre JLG et Walter Benjamin, approfondie par Georges Didi-Huberman : quand le philosophe allemand écrit un livre sur la ville de Berlin telle qu’il l’avait connue enfant, pas une fois il n’emploie le mot « je » – alors que Godard en vient (par dérision ?) à dédicacer un de ses films à sa compagne Anne-Marie Miéville… et à lui-même.

Au cours de cette présentation (je n’ai pas encore lu son livre qui est sur ma table de nuit), Georges Didi-Huberman fit une confidence à la cinquantaine de personnes présentes : il travaille actuellement sur un film d’Eisenstein, et c’est Le Cuirassé Potemkine.

GDH3_DH(Toutes les photos sont agrandissables.)

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