Jean-Luc Godard sous la cuirasse chez Potemkine

Vendredi soir, plaisir de retrouver Georges Didi-Huberman, à l’occasion de la sortie de son dernier livre consacré à Jean-Luc Godard : Passés cités par JLG (dans la série L’œil de l’Histoire, 5, aux Éditions de Minuit) et de découvrir un autre analyste du cinéaste : Stefan Kristensen, avec son Jean-Luc Godard philosophe (L’Âge d’Homme).

La rencontre, ou la confrontation pacifique, avait lieu chez Potemkine, vendeur de DVD, producteur avec Agnès b. et distributeur de films en salles. Le simple magasin de la rue Beaurepaire (10e) s’est maintenant agrandi, une petite salle de cinéma et un « café » le prolongent : ici, on dévale encore plus vite vers la notoriété.

Après avoir diffusé une partie de l’interview de JLG qui figure en bonus du DVD de son dernier opus Adieu au langage, nos deux philosophes ont pris langue.

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Pour Georges Didi-Huberman, on peut qualifier Godard de philosophe comme on peut dire qu’il est poète : son art de la citation (« Passés cités » est en soi une histoire de l’œil dans sa formulation…), du montage, du mix parole-image-musique-écriture, de l’approche ou de l’éloignement, de l’implication politique, en font un cinéaste qui a transformé cette fonction même (simple illustrateur en images d’un scénario la plupart du temps romanesque) en lui ouvrant le plan le plus large ou le plus resserré sur la « condition humaine », comme dirait Malraux auquel il se réfère souvent.

Pour Stefan Kristensen, Godard met en œuvre une phénoménologie proche de celle de Merleau-Ponty, où le montage devient le langage lui-même et une approche du monde à la fois globale et fragmentée.

Georges Didi-Huberman, dont le livre est abondamment illustré de photogrammes, reproductions iconographiques, lettres manuscrites, etc., correspondant à la diversité et à la multiplicité de ses « prises de vues », établira un parallèle entre Godard et Pasolini (cinéaste et écrivain qu’il connaît fort bien) : JLG critiquait au début « l’élégie » (ou le chant du deuil) de celui-ci alors qu’il s’en est rapproché par la suite.

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Stefen Kristensen, qui parle des « années septante » (comme Godard qui vit en Suisse), reconnaît l’immensité et les contradictions du cinéaste : Georges Didi-Huberman ne cache pas non plus ces démarches « dialectiques », tournant et retournant l’Histoire sous toutes ses coutures, qui parfois se réfutent elles-mêmes sous une bannière d’autorité qui se trouve, elle, non dissimulée.

Quelques questions dans la salle ont permis des échanges intéressants, notamment sur une comparaison entre JLG et Walter Benjamin, approfondie par Georges Didi-Huberman : quand le philosophe allemand écrit un livre sur la ville de Berlin telle qu’il l’avait connue enfant, pas une fois il n’emploie le mot « je » – alors que Godard en vient (par dérision ?) à dédicacer un de ses films à sa compagne Anne-Marie Miéville… et à lui-même.

Au cours de cette présentation (je n’ai pas encore lu son livre qui est sur ma table de nuit), Georges Didi-Huberman fit une confidence à la cinquantaine de personnes présentes : il travaille actuellement sur un film d’Eisenstein, et c’est Le Cuirassé Potemkine.

GDH3_DH(Toutes les photos sont agrandissables.)

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22 réflexions sur “Jean-Luc Godard sous la cuirasse chez Potemkine

  1. brigetoun dit :

    la rencontre de ces deux noms (et des hommes derrière) ce que vous en dites – envie de lire

  2. Désormière dit :

    Ah la planète interdite ! Qu’est-ce qui est le plus amazing ? Une femme nue, évanouie dans les bras d’un cousin dégénéré du bonhomme Michelin ? Ou bien quelques personnes attentives à la pensée d’autres individus, échangeant tranquillement leurs idées ? il y aurait une troisième possibilité à laquelle je ne veux pas trop m’attarder : ni sauveur étrange, ni réflexion, juste le bruit de la casse de qui ne veut rien entendre.

    • @ Désormière : celui qui ne veut rien entendre peut toujours aller dans une salle obscure, et fermer les yeux et se boucher les oreilles : c’est le film parfait, celui qui défile dans son cerveau.
      J’aime bien cette affiche (vous avez donc agrandi l’image !) : ne pas oublier que JLG fut un excellent critique des « Cahiers du cinéma ».

      • Désormière dit :

        Parfois aussi il débarque armé et s’en sert contre qui n’est pas en accord avec ses croyances, il abat à coup de masse tout ce qui ressemble à la civilisation de la pensée, bref ce qui fait l’humanité. La planète interdite est prête dans sa tête : les réunions dans les cafés n’y ont pas leur place, l’intelligence y devient clandestine. Bienheureusement, il ne s’agit là que d’un scénario catastrophe : amazing.

  3. @ Désormière : Amazing stories… On manque de ces films où la peur n’est pas que dans la réalité !

  4. Merci encore et bon jour.

  5. Les Français ne connaissent probablement pas Paolo Villaggio ni son très célèbre personnage Fantozzi. Ce dernier, dans un film assez picaresque, inoubliable malgré ses hauts et ses bas, obligé un soir à rater le derby à la télé pour participer à une projection de ciné-club, voulue par le patron de son bureau, un vrai dictateur. Depuis la cinquantième projection (ou plus) de ce film « cult », Fantozzi prend le courage et hurle : « la cuirassade Potemkin fait scier ! » C’est son unique instant de gloire dans une vie de frustrations à gogo. Évidemment c’est un paradoxe, mais cela fait beaucoup rire (et réfléchir).

    • Francesca dit :

      Ah si ! J’ai vu chez un ami italien « Fantozzi contra tutti », un régal avec Villaggio dans le rôle titre. Merci de nous rappeler cet acteur hors normes.

  6. @ biscarrosse2012 : toute « fantaisie » est permise chez cet auteur.

    Mais son héros devrait analyser – comme le fait sans doute Georges Didi-Huberman en ce moment – chaque plan du Cuirassé Potemkine et son raccord avec le précédent ou le suivant, et son insertion dans le déroulé (et le déboulé) de l’ensemble du film trop vu, pour découvrir peut-être l’infinie richesse de cette œuvre fondatrice – d’autant qu’un certain humour noir n’en est d’ailleurs pas absent…

  7. Alex dit :

    En un demi-siècle, le Xeme arrondissement est devenu un quartier très branché de Paris.

    • @ Alex : Hélas, Potemkine n’a pas encore reçu de réponse à l’invitation lancée à Einsenstein de venir présenter lui-même un de ses films – laissé à son libre choix – dans la rue Beaurepaire assez bien nommée.

  8. lucie dit :

    Un autre lien pour les courageux : une conférence de Didi-Huberman sur J.L Godard au collège de France.

  9. lucie dit :

    Oui, je comprends. J’en ai fait souvent l’expérience mais je suis une entêtée. Je ne recommencerai plus tout de suite.

    • @ lucie : ce n’est pas un reproche ! Et il suffit d’une personne qui ouvre le lien pour que cette insertion ait été utile…

      • Francesca dit :

        J’ai ouvert le lien – qui fonctionne – et enregistré la conférence dont les cinq premières minutes sont déjà passionnantes.

        @ Francesca : tu me rassures car je ne les vérifie pas souvent !

  10. lucie dit :

    Oui, pas de problème Dominique. Mazette, il faut absolument que j’intègre ces fameux smiley à mes phrases quand je lance une plaisanterie 😉

  11. @ lucie : non, j’arrive à comprendre sans les petits dessins ! 🙂

  12. Francesca dit :

    Vu dans ta seconde photo, à droite de l’écran, une affiche que je ne connais pas de l’un de mes films culte :  » La chute de la maison Usher « .

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