L’ombre de sa fulguration

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Il m’avait dit que je l’apercevrais peut-être sur le quai puisque le métro ne ratait jamais l’arrêt à une station (hier et aujourd’hui les tourniquets sont gratuits pour cause de pollution de l’air encore libre). Il était danseur à l’Opéra de Paris, sous la coupe de Benjamin Millepied, cela ne faisait plus rire personne, la pointe d’humour était fortement émoussée.

Il voyageait dans le monde souterrain car c’est là qu’il rencontrait des êtres ou des idées qui lui donnaient l’inspiration pour tel ou tel de ses ballets : il n’en avait jamais encore mis en scène aucun, mais ils se bataillaient entre eux dans sa tête. Il rêvait de transformer le plateau, abrité par le plafond de Chagall, en station de métro nommée Garnier.

Il courait sans cesse ici ou là, parfois il descendait dans la fosse, entre les voies, et se retrouvait sur l’autre quai, dans la direction opposée : on n’avait pas encore installé partout des barrières ou des murs anti-franchissement. Les rails lui rappelaient les lignes ou les points de repère sur le plancher où les danseurs évoluaient et s’affrontaient.

Il n’avait jamais été pris sur le fait, les contrôleurs de la Ratp, avec leurs uniformes d’un vert allemand, chassaient plutôt, dans les haltes peu fréquentées, les voyageurs sans tickets. On lui laissait le calme, même s’il savait que ses bonds, ses élancements, ses entrechats, ses figures élevées ou à retournement pouvaient faire rire ou sourire ceux qui étaient postés toute la journée devant leurs écrans de « vidéosurveillance ».

Il avait, un soir, loupé la figure désirée : il voulait enjamber Oberkampf et il s’était retrouvé à l’hôpital Lariboisière avec une jambe cassée. Sur son lit à poulie il avait inventé une pièce qui s’intitulait Avec au bout le plâtre, mais il ne l’avait montrée à personne (même si quelques dédicaces avaient décoré son étui médical).

J’avais gardé sur mon ordi la phrase qu’il m’avait écrite peu après cet accident : « La danse est une chute qui nous rapproche de la terre et s’enfouit même jusque sous sa surface ».

Hier, par le plus improbable des hasards, j’avais réussi à saisir l’ombre de sa fulguration : je lui envoie aujourd’hui un e-mail avec les deux pièces jointes.

Fulguration2_DH(Paris, 21 mars, métro ligne 5. Cliquer pour agrandir)

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16 réflexions sur “L’ombre de sa fulguration

  1. brigetoun dit :

    oh quelles photos !
    et bonnes sources d’inspiration en plus

  2. lanlanhue dit :

    vivent les ombres 😉

  3. Francesca dit :

    C’est toi qui fais peur aux ombres ? 🙂

  4. Alex dit :

    Joli conte sur les pointes…

  5. Seules les ombres sont libres, il est donc impossible de les saisir vraiment.

  6. Sorcière dit :

    Cette station en réfection ne semble hospitalière qu’aux ombres …
    Jolie captation 😉

  7. @ Sorcière : ne pas confondre métro et dodo… 🙂
    La Ratp (qui va changer de PDG) n’est pas là pour nous bercer ou nous câliner.

  8. Alex dit :

    Non seulement on ne peut plus dormir sur les sièges du métro, mais on y est très mal assis… et ils sont laids !

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