Archives du 07/04/2015

Forêt d’Ermenonville : ce que Rousseau n’a jamais vu

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« J’ai pensé quelquefois assez profondément ; mais rarement avec plaisir, presque toujours contre mon gré et comme par force : la rêverie me délasse et m’amuse, la réflexion me fatigue et m’attriste ; penser fut toujours pour moi une occupation pénible et sans charme. Quelquefois mes rêveries finissent par la méditation, mais plus souvent mes méditations finissent par la rêverie, et durant ces égarements mon âme erre et plane dans l’univers sur les ailes de l’imagination dans des extases qui passent toute autre jouissance.
Tant que je goûtai celle-là dans toute sa pureté, toute autre occupation me fut toujours insipide. Mais quand, une fois jeté dans la carrière littéraire par des impulsions étrangères, je sentis la fatigue du travail d’esprit et l’importunité d’une célébrité malheureuse, je sentis en même temps languir et s’attiédir mes douces rêveries, et bientôt forcé de m’occuper malgré moi de ma triste situation, je ne pus plus retrouver que bien rarement ces chères extases qui durant cinquante ans m’avaient tenu lieu de fortune et de gloire, et sans autre dépense que celle du temps m’avaient rendu dans l’oisiveté le plus heureux des mortels.
J’avais même à craindre dans mes rêveries que mon imagination effarouchée par mes malheurs ne tournât enfin de ce côté son activité, et que le continuel sentiment de mes peines, me resserrant le cœur par degrés, ne m’accablât enfin de leur poids. Dans cet état, un instinct qui m’est naturel, me faisant fuir toute idée attristante, imposa silence à mon imagination et, fixant mon attention sur les objets qui m’environnaient, me fit pour la première fois détailler le spectacle de la nature, que je n’avais guère contemplé jusqu’alors qu’en masse et dans son ensemble.
Les arbres, les arbrisseaux, les plantes, sont la parure et le vêtement de la terre. Rien n’est si triste que l’aspect d’une campagne nue et pelée qui n’étale aux yeux que des pierres, du limon et des sables. Mais vivifiée par la nature et revêtue de sa robe de noces au milieu du cours des eaux et du chant des oiseaux, la terre offre à l’homme dans l’harmonie des trois règnes un spectacle plein de vie, d’intérêt et de charme, le seul spectacle au monde dont ses yeux et son cœur ne se lassent jamais. »

Jean-Jacques Rousseau, Les Rêveries du promeneur solitaire (Éditions Gallimard et Librairie Générale Française 1965, Livre de poche N° 1516, pages 117-118).

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