Taxi filmeur (« Taxi Téhéran »)

Installés dans le taxi à l’arrêt, on voit passer toutes ces femme voilées, la couleur noire déambule dans un sens ou dans l’autre, le véhicule doit être jaune d’après l’avant du capot, et puis le travelling commence, il ne s’arrêtera qu’à la fin – stupéfiante – du film Taxi Téhéran, on aura embarqué des gens de toutes conditions avec leurs problèmes quotidiens, leurs espoirs de petite vente sous le manteau de DVD occidentaux ou d’accomplissement d’une promesse, l’impromptu d’un accident de moto, et le chauffeur qui est le cinéaste lui-même, Jafar Panahi, avec sa casquette au début, le sourire de celui qui ne se fait plus d’illusions sauf en images, sa nièce délurée qui essaie de réaliser un court-métrage selon les règles imposées par la doxa islamique et qui rappellent la célèbre tirade du Mariage de Figaro (acte V, scène 3) de Beaumarchais (à condition de ne filmer rien de ce qui est violent ou pas beau ou pas dans les normes, j’ai le droit de tout enregistrer), son itinéraire dans Téhéran dont on n’aperçoit que des rues quelconques avec des voitures assez bizarres de marques étrangères, la réflexion philosophique sur la soi-disant exemplarité de la peine de mort, la liberté du créateur sous un régime étatique à pensée unique, l’avocate qui plaide pour les droits de l’homme (ça existe paradoxalement dans l’empire des mollahs !), on croise aussi un ami qui s’est fait dépouiller par le serveur d’un bar où il invite la cinéaste en herbe qui filmera plus tard avec son petit appareil Canon un gamin qui ramasse dans la rue un billet de banque perdu par un jeune marié mais lui demande d’aller le rendre car son court-métrage, en montrant une telle action immorale, ne serait pas « diffusable », à l’instar du film de son oncle, déjà condamné par le régime, dont l’œuvre n’est pas visible en Iran mais est sortie clandestinement du pays et a été récompensée, entre autres, par l’Ours d’Or (capitaliste) du 65ème festival international du film de Berlin, le 14 février 2015.

A la fin de la séance, samedi dernier à 20 heures au Majestic Bastille, des applaudissements ont éclaté dans la salle archi-pleine tandis que se déroulait le générique de ce film généreux et inventif (le jeu des caméras depuis l’intérieur du taxi, jamais mis en scène autrement), humoristique, au scénario joliment travaillé, avec des acteurs non professionnels mais impliqués, une fable affable jouant sur la dialectique fiction/réalité dans une démarche politique (ou un trajet automobile) à l’élégance délicatement musicale.

Pahini1_DH

Pahini2_DH(Ces photos sont agrandissables.)

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23 réflexions sur “Taxi filmeur (« Taxi Téhéran »)

  1. gballand dit :

    J’y cours !

  2. brigetoun dit :

    le plus formidable pied de nez aux censeurs, empêcheurs, que l’on puisse imaginer

  3. Merci pour l’envie que vous nous donnez de monter dans ce taxi !

  4. pascale dit :

    Magnifique! Ces poètes « fous » qui encouragent leur peuple à continuer de résister même dans les pires moments … et les Iraniens vénèrent la poésie nous dit la journaliste Delphine Minoui dans son livre « Je vous écris de Téhéran » .

  5. Francesca dit :

    Oui, quel bonhomme, Jafar Panahi ! Idée lumineuse de nous transporter avec lui dans la réalité iranienne que nous révèlent des caméras orientables à portée de sa main ! Et quel oeil ! Quelle humanité dans son sourire, à la fois désabusé et tendre !
    On s’amuse aussi beaucoup du jeu très abouti de la petite nièce à la langue bien pendue. On rit très souvent et le film prend fin sur une totale surprise…
    Y courir, en espérant en effet qu’un faux associé au culot monstre puisse en distribuer des copies là-bas, au marché noir.
    Ce réalisateur courageusement entêté est fils de peintre : l’Art l’emporte sur la Réalité.

    • @ Francesca : les portraits qu’il dresse des personnes recontrées, avec ses caméras-pinceaux (y compris celle de sa nièce !), sont tous frappants et comme des strates prélevées de la société iranienne.
      Tu as raison de dire, puisque tu as vu apparemment le film, qu’il faudrait que « Taxi Téhéran » (merci de n’avoir pas « dévoilé » la fin…) circule « au marché noir » : donc sous le manteau qui hante les rues, afin de déjouer le totalitarisme idéologique de ce pays.

  6. Alex dit :

    Promenade très instructive au pays de Zarathoustra.

  7. Ce sera le premier que j’irai voir avec une trop longue halte. Merci, heureusement il y a encore des gens bien !

  8. pascale dit :

    « L’ours d’or – (capitaliste) » ? Cherchiez – vous à nous rappeler que la bergère allemande joue à la cheftaine des marchés? Aurait-elle offert en 2011 un os(car) aux « nouveaux chiens de garde » affamés … si l’occasion s’ était présentée?

  9. pascale dit :

    Si je pense, en regardant bien on voit les ficelles qui animent boucle d’or ! Comme pour la dame de fer … les mêmes, exactement.

  10. pascale dit :

    Chafouine ? pur préjugé sur la perfide Albion. Boucle d’or est plus directe … made in Germany. Faut pas se fier aux marionnettes!

  11. @ pascale : vous avez mal lu (Merkel interprétation !).

  12. PdB dit :

    magnifique film en effet, au Louxor où je le vis samedi soir, même salle comble et même applaudissements à la fin (pour raconter ou pas la fin, qu’est-ce qu’on en a à faire ?) (je veux dire : on n’est pas au masque et la plume) (et la fin est d’un tonneau magnifique et magiquement intelligent)

  13. […] marchant dans un large couloir, je saluai l’image du film Taxi Téhéran et j’imaginais alors le véhicule, conduit par Jafar Pahani lui-même, circulant librement dans […]

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