« Excusez-moi, mais j’aurais besoin d’un renseignement ! » [2/2]

Le tiers livre et scriptopolis sont à l’initiative d’un projet de « vases communicants » : le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement. Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre.

La liste des participants et la recension de l’exercice sont établies par Angèle Casanova, après la gestion historique qu’en a réalisée Brigitte Célérier.

Aujourd’hui, j’ai le grand plaisir (renouvelé) d’accueillir ici un texte de Catherine Désormière tandis qu’elle reçoit aimablement le mien sur son blog Qui parle ?

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naviguer, 25.4.15_DH(cliquer pour agrandir)

C’est en entrant dans la salle de bain que je l’ai vu. Étrange et ramassé. Je portais devant moi une pile de serviettes blanches, je les ai posées une à une sur l’étagère. Puis j’ai ouvert les robinets d’eau chaude et froide et j’ai changé d’avis.

Plus tard, alors que je rangeai les fourchettes et les couteaux dans un tiroir de la cuisine, j’ai remarqué par la fenêtre, sur la pelouse, devant la maison, que la petite voiture à pédales d’enfant, était renversée sur le côté. Les fleurs de l’oranger du Mexique commencent à se répandre tout autour.

Puis le téléphone a sonné. Mais je n’ai pas répondu. J’ai pensé : il faut que j’écrive cette lettre.

Passant devant la glace du salon, j’ai remarqué une trace, en bas, sur le côté droit. Où trouver un chiffon propre ? De l’index, j’ai fait le tour de la tache, l’encerclant comme pour la montrer un peu mieux à des yeux indifférents. Au travers du miroir, je voyais une main rejoindre la mienne en un mouvement qui me fit penser à l’infini, dans ce lieu où vivait une femme au visage lisse, translucide, qui me fixait intensément quand je surprenais son regard.

A midi, je n’avais pas faim. J’ai sorti une salade qui me parut fluorescente et lentement j’enlevai les premières feuilles fanées. J’ai écouté la radio un instant. On n’y parlait de rien. J’ai pelé une pomme. Je l’ai coupée en huit. Puis, j’ai changé d’avis, je l’ai reconstituée tant bien que mal. Dehors, les nuages passaient si lentement qu’on aurait dit un tableau. Le temps est ce qu’il est, il ne fait que suivre le sens qui convient à l’instant, va-t-il tout droit comme au fil de l’eau ? Est-ce qu’il s’enfonce ? Est-ce qu’il s’élève ? Personne jamais ne m’a rien expliqué à ce sujet. L’eau des rivières, pourquoi l’eau des rivières emporte-t-elle tout ce qui flotte ? Et pourquoi je coule vers le bas si j’y entre ? J’aimerais pouvoir y réfléchir tranquillement mais alors trop de choses se bousculent et je sens précisément monter une menace.

Hier on a frappé chez moi. On m’apportait un colis. C’est ainsi que le monde s’infiltre. Entre six morceaux de carton. Vous voulez une pomme ? j’ai dit. Mais le livreur était pressé sans doute, déjà parti. Je l’ai cherché des yeux alentour. Ah oui – je me suis dit – il a repris le cours de sa vie.

J’essaie de ne plus y penser. Je n’ai pas ouvert le colis. Je n’ai pas envie de voir ce qu’il y a à l’intérieur. Je l’ai gardé fermé comme je ferme toutes les portes derrière moi. Comment savoir ce qu’il y a derrière la porte dès qu’elle est close ? Puis je me suis allongée sur le sofa à fleurs rouges qui me font mal à la tête. J’écoutais pour savoir si le téléphone allait encore sonner.

Vers 13 heures, je suis sortie. J’ai pris soin de ne pas marcher sur le gazon de peur que mes talons aiguilles ne s’y enfoncent. Ensuite, écoutant mes pas, je me suis dirigée vers le lac, le long de l’avenue, déserte à ce moment de la journée, où rien ni personne ne se montre jamais dans ce quartier résidentiel. Je longeai le trottoir bordé de bosquets géométriques. Les maisons cachées derrière les haies de verdure étaient mortes. Le ciel est devenu sombre, d’un coup. J’ai fait demi-tour.

Il faut que j’écrive cette lettre.

Le téléphone a sonné. Je n’ai pas répondu.

Et la journée passait. Et le jour baissait. Et les robinets coulaient toujours. L’eau avait depuis longtemps débordé de la baignoire et noyé toutes mes hallucinations. Ce qui n’a pas empêché le serpent de descendre et de sourire avant de me dire: « Excusez-moi, mais j’aurais besoin d’un renseignement ! »

texte : Catherine Désormière
photo : Dominique Hasselmann

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8 réflexions sur “« Excusez-moi, mais j’aurais besoin d’un renseignement ! » [2/2]

  1. @ Catherine Désormière : il va devenir périlleux de naviguer sur Internet…

  2. Sorcière dit :

    Le serpent se renseigne. Il ne comprend pas pourquoi le coup de la pomme ne marche plus ? 🙂

  3. Alex dit :

    Au fil de l’eau, au fil de la pensée.

  4. Francesca dit :

    Au fil des craintes, aussi, quand tout peut arriver !

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