Archives du 05/06/2015

Des visages dans la foule [1/2]

Le tiers livre et scriptopolis sont à l’initiative d’un projet de « vases communicants » : le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement. Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre.

La liste des participants et la recension de l’exercice sont établies par Angèle Casanova, après la gestion historique qu’en a réalisée Brigitte Célérier.

Aujourd’hui, j’ai le grand plaisir de publier ici un texte de Marie-Christine Grimard tandis qu’elle accueille aimablement le mien sur son blog Promenades en Ailleurs.

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Fenêtre sur mur_DH(cliquer pour agrandir l’image.)

Chaque matin en partant prendre mon bus et chaque soir en rentrant, je passais devant ce mur. Depuis qu’ils avaient ravalé la façade, les fenêtres semblaient plus sombres et derrière les grilles semblaient se cacher de mystérieux secrets. Je jetais un coup d’œil machinal en passant, mais jamais je n’apercevais le moindre être vivant à l’intérieur, quelle que fut l’heure de mon passage. Un soir où ma curiosité se fit insistante, je collai mon visage aux grilles pour en savoir un peu plus, mais ne vis que l’ombre de branchages se balancer de l’autre côté de ce qui semblait être la porte d’un patio. Il n’y avait pas âme qui vive. Malgré moi, cet immeuble désert m’intriguait, avec sa porte barrée de grilles dorées à l’or fin et son air grand bourgeois. Les commerçants du quartier ne pouvaient pas m’en dire plus et il n’y avait aucune inscription pour me mettre sur la voie.

Le quartier était très peuplé, il y avait toujours foule dans la rue aux heures de pointe, mais jamais personne ne pénétrait dans cet immeuble. Même les SDF semblaient l’éviter. Plusieurs fois j’avais vu l’un d’eux tenter de s’installer sous les fenêtres, mais ils n’y restaient jamais longtemps. Le dernier en date, un homme sans âge accompagné d’un chien massif, n’était resté qu’une dizaine de minutes alors que j’attendais mon bus. Son chien, ayant flairé la grille du soupirail, se mit à grogner, crocs retroussés, jusqu’à ce que l’homme récupère ses affaires, se lève et disparaisse au coin de la rue.

Un matin, une photo apparut au beau milieu du mur fraîchement ravalé. Je restais en arrêt devant ce paysage exotique où quelques cocotiers se dressaient fièrement au milieu d’une jungle luxuriante dominée par un volcan accrochant quelques nuages tropicaux. On aurait dit une de ces publicités pour des voyages clé en main à l’autre bout du monde à des prix défiant toute concurrence. Malgré moi, j’étais fascinée par ce paysage et je crois que s’il y avait eu une adresse d’agence de voyage sur le panneau, j’y serais allée sans délais.

Le lendemain, quelqu’un avait ajouté son portrait à côté du paysage. Une femme blonde aux yeux turquoise, souriant de toutes ses dents. Elle avait l’air heureux, comme si elle était partie là-bas et y avait trouvé son paradis. Je me pris à l’envier…

Les jours suivants, d’autres portraits vinrent rejoindre le premier jusqu’à former une couronne de sourires tout autour de la photographie d’origine. Je les examinais attentivement, chaque jour un nouveau visage radieux se posait à côté du précédent. Même ceux qui ne souriaient pas avaient dans les yeux un reflet lointain comme si ce monde ne les intéressait plus. Ces visages m’attiraient plus que je ne saurais le dire. Cette humanité heureuse fédérée autour d’une terre vierge, vivant en harmonie, sans guerre, sans famine, sans froid, sans épidémie, dans un lieu paradisiaque où chacun respectait l’autre et la terre qui l’hébergeait…

Je savais bien que tout ceci n’existait pas, que cette publicité d’un nouveau genre était probablement un attrape-nigaud de plus, mais je ne pouvais m’empêcher de rêver chaque matin en attendant mon bus. Quarante-cinq jours et quarante-cinq portraits plus tard, je n’y tins plus et ce matin-là, je collai mon portrait parmi les autres tout en bas de la jungle verdoyante entre les deux cocotiers. Mon visage si pâle, encadré d’un casque de cheveux noirs de jais et mon air égaré contrastaient avec tous les autres sourires, mais une fois la photo mise en place, je me sentis soulagée. Ce soir-là, lorsque je passai devant la porte cochère de l’immeuble, celle-ci s’ouvrit brutalement. Je m’arrêtais, m’attendant à voir sortir quelqu’un, mais il n’y avait personne. C’était comme si l’immeuble lui-même m’invitait à entrer. Je passais la tête par l’ouverture et ne vis rien d’autre qu’un grand hall vide où l’on diffusait un air de violoncelle lancinant, presque hypnotique. Je reculai un peu effrayée, ma timidité habituelle m’interdisant de pénétrer dans ce hall inconnu. Le même manège se reproduisit chaque soir pendant toute une semaine, sans que je ne me décide à entrer. La porte me claquait rageusement au nez chaque fois que je renonçais. J’avais l’impression de la décevoir de plus en plus, et pourtant je voulais savoir ce qui se cachait derrière ces grilles.

Aujourd’hui, c’est mon anniversaire, personne ne me le fêtera une fois de plus. Peu importe. C’est le moment de tourner enfin cette page et de prendre ma vie en main. Ce matin, je passerai cette porte cochère, et on verra bien où cela me mènera, sur cette île si s’en est une ou ailleurs. Si je devais donner un nom à ce pays je l’appellerais bien « Océania ». C’est un beau nom, évocateur de soleil et de paix. Un pays où il fera bon vivre…

texte : Marie-Christine Grimard

photo : Dominique Hasselmann

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