Archives du 03/07/2015

À partir d’une photo de Proust à Venise [1/2]

Le tiers livre et scriptopolis sont à l’initiative d’un projet de « vases communicants » : le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement. Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre.

La liste des participants de ce mois et la recension de l’exercice sont établies par Angèle Casanova, après la gestion historique qu’en a réalisée Brigitte Célérier.

Aujourd’hui, j’ai le grand plaisir de publier à nouveau ici un échange, effectué par mails, avec Nicolas Bleusher tandis qu’il m’offre en miroir l’hospitalité de son blog Fictions et Confidences.

______________

image Proust1(cliquer pour légèrement agrandir)

N : Marcel Proust, à Venise… Ce chapeau, ça lui donne un petit côté Charlot, non ?

D : J’ai pensé la même chose quand tu m’as envoyé cette photo mais je me suis surtout demandé par qui elle avait été prise…

N : Aucune idée, vraiment. Ce cliché est assez rare, parmi d’autres plus connus. Et tu as sans doute raison : l’intérêt est peut-être du côté de chez…

D : La photo doit dater de 1900, puisque c’est l’époque où Proust fit ce voyage avec sa mère et Reynaldo Hahn. J’aime bien le voir assis au bord de l’eau avec les grands piliers où s’amarrent les gondoles : ils n’ont peut-être pas changé depuis ?

N : Des palines, je crois. Je suis allé, moi aussi, à Venise. J’en garde un souvenir… disons, mitigé. Il faudrait que j’y retourne. Oui, il faudrait.

D : À ne pas confondre avec les pralines ou les madeleines de Combray… J’ai visité Venise plusieurs fois : malgré l’aspect « musée » vivant, il reste les petits canaux et le Grand Canal, il suffit de faire abstraction des touristes.

N : Ou s’approprier l’île avant eux. Venise appartient à ceux qui se lèvent de bonne heure, si je puis dire. J’ai encore en tête cet embouteillage de gondoles sous les cliquetis des badauds, les poussettes qui braillent au milieu de ceux qui piétinent, amoureusement, à l’ombre du Campanile. Les chapeaux à grelots, les maillots de foot Italia et ces figures de mouches qui convergent, en file indienne, vers le pont du Rialto…

D : Je repense à cette photo, on ne la trouve même pas sur Internet… Dans Albertine disparue (chapitre III, page 2077, édition Quarto/Gallimard), Proust écrit : « Ma gondole suivait les petits canaux ; comme la main mystérieuse d’un petit génie qui m’aurait conduit dans les détours de cette ville d’Orient, ils semblaient, au fur et à mesure que j’avançais, me pratiquer un chemin, creusé en plein cœur d’un quartier qu’ils divisaient en écartant à peine, d’un mince sillon arbitrairement tracé, les hautes maisons aux petites fenêtres mauresques ; et comme si le guide magique eût tenu une bougie entre ses doigts et m’eût éclairé au passage, ils faisaient briller devant eux un rayon de soleil à qui ils frayaient sa route. »

N : Si tu veux aller par là… « Le marché aux poissons est tout proche, vide et silencieux. Dans Venise qui s’éveille, se perdre est un plaisir charmant. Je frôle de la main le crépi rouge qui s’effrite au long des murs. Partout, des volets clos. Nous prenons à gauche ou plutôt non, à droite. Gravissons lentement les quelques marches d’un pont en fer. Au milieu d’une ruelle, des chaises, des tables. Se mêler aux vénitiens qui vous ignorent, le temps d’un cappuccino del Doge et d’un chocolat chaud. Le ciel, d’un gris parfait, sèche comme du linge pendu entre les toits. La mousse de lait, trempée de café tiède, fond sur ma langue… » Nicolas Bleusher.

D : Je reviens à l’auteur principal (tu ne m’as pas dit où tu avais dégoté cette photo !) : « Parfois apparaissait un monument plus beau, qui se trouvait là comme une surprise dans une boîte que nous viendrions d’ouvrir (…) » (même page 2077). Au fait, les vaporetto (ou vaporetti ?) existaient-ils déjà du temps de Proust à Venise ? Les trains, oui, puisqu’il a fait ce voyage et qu’il s’étonne des critiques que l’on porte à ce nouveau moyen de transport…

N : Dans Mort à Venise, de mémoire, dans la longue scène d’introduction du personnage d’Aschenbach, on peut voir plusieurs embarcations à cheminée crachant une épaisse fumée noire… C’est curieux que tu me parles de nouveau moyen de transport et de modernité : pour moi, Proust c’est un peu la fin d’une époque, celle des oisifs, du Titanic et de ses personnages vaniteux, insupportables.

D : C’est Proust qui en fait la remarque (de même que François Bon, qui n’est pas mentionné dans la notice Wikipédia consacrée à l’auteur d’À la recherche du temps perdu, a noté, dans Proust est une fiction, Seuil 2013, son usage du téléphone). Maintenant, des sortes de Titanic modernes envahissent la lagune et sont aussi mastocs que les immeubles qui bordent les plages de la Grande-Motte. L’oisiveté est la mère de tous les vices : voilà l’explication du comportement de Marcel !!!

N : Mais Proust c’est aussi un regard, une formidable, une monstrueuse capacité à ressentir les choses et les êtres. Plutôt un handicap, si tu veux mon avis. J’ai, parfois, cette sensibilité excessive. Je la recherche, aussi, parfois. Comme une sorte de poison… Décidément, je rapporte tout à moi. Désolé.

D : Mais qui dit le contraire ? Et tu es peut-être un Proust ignoré (il a eu quand même le Goncourt en 1919, prépare-toi !). Ce que j’aime aussi dans cet aspect « vénitien « de Proust, c’est le rapport qu’il crée alors avec son enfance : « à Venise où la vie quotidienne n’était pas moins réelle qu’à Combray » (id. page 2074). Cela me rappelle ma visite dans ce village au nom double (Illiers-Combray) et le phénomène du soleil dans la pièce que j’avais pris en photo tel qu’il était décrit par l’auteur… un coup du hasard !

N : Ce que j’aime, chez toi, c’est cet appétit, cette curiosité. Tu es étonnamment vivant !

D : Arrête les brassées de fleurs, parlons plutôt des sons cristallins des gondoles attachées aux pontons de bois, et du plaisir de naviguer sur les canaux avec un fier gondolier qui peut être maintenant une gondolière.

N : Fuir les abords de la piazza San Marco, les dorures naïves de la basilique et l’austérité de la maison ducale. Marcher à travers le labyrinthe des calli. Ponte del Diavolo, prendre une pause, assis, au calme d’un petit canal, écouter l’eau qui clapote, doucement, le long des briques verdies de mousse… Alors, cette photo : on en fait notre prochain «Vase » ou pas ?

D : Et entendre de la musique (c’est Vivaldi), admirer La Fenice éclairée le soir, se laisser conduire là où est passé Proust (comme plus tard bien d’autres comme Paul Morand, Philippe Sollers…) et ressentir peut-être les mêmes impressions, les mêmes frôlements du vent marin, apercevoir la même course des nuages dans un ciel de couleur forcément vénitienne… Oui, cette photo de Proust, cela pourrait être un joli départ.

texte : Nicolas Bleusher et Dominique Hasselmann

photo : D.R.

Tagué , , , , , ,