À Uzès (Gard), sans vouloir mésuser [2]

« On me fait ici force caresses à cause de mon oncle. Il n’y a pas un curé ou un maître d’école qui ne m’ait fait le compliment gaillard, auquel je ne saurais répondre que par des révérences, car je n’entends pas le français de ce pays, et on n’entend pas le mien : ainsi je tire le pied fort humblement ; et je dis, quand tout est fait : Adiousas. Je suis marri de ne les point entendre pourtant ; car si je continue davantage à ne leur pouvoir répondre, j’aurai bientôt la réputation d’un incivil ou d’un homme non lettré. Et je suis perdu si cela est ; car en ce pays, les civilités et les cérémonies sont encore plus en usage qu’en Italie. Je suis épouvanté tous les jours de voir des villageois, pieds nus ou ensabotés (ce mot doit bien passer, puisque encapuchonnés a passé), qui font des révérences comme s’ils avaient appris à danser toute leur vie. Outre cela, ils causent des mieux et pour moi j’espère que l’air du pays me va raffiner de moitié, pour peu que j’y demeure ; car je vous assure qu’on y est fin et délié plus qu’en aucun lieu du monde. Pour les jours, ils y sont les plus beaux du monde. Tous les arbres sont encore aussi verts qu’au mois de juin, et aujourd’hui que je suis sorti à la campagne, je vous proteste que la chaleur m’a tout à fait incommodé : jugez ce que ce peut être en été. »

Jean Racine, Lettres d’Uzès, 1661.1662, le parefeuille (pages 21-22).

place aux herbes_DH(Uzès, Place aux herbes, 27 juillet. La photo peut être agrandie.)

(Marc-Antoine Charpentier, Magnificat à trois voix, par William Christie et Les Arts Florissants)

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22 réflexions sur “À Uzès (Gard), sans vouloir mésuser [2]

  1. brigetoun dit :

    cérémonies et amour des phrases – le sud
    mais aussi avant la grande unification « je n’entends pas le français de ce pays, et on n’entend pas le mien »
    et puis ce mésuser que je n’arrive pas à prononcer

  2. Arlette dit :

    Et faire de mines avec la bouche pointue un rien dédaigneuse … un peu snob direz- vous

  3. Catherine SERRE dit :

    Ce réveil avec les deux extraits de Racine, les cigales et M-A Charpentier comme deux extrêmes du son, du plus concret au plus savant est un bon réveil !
    Un clin d’œil depuis Bruxelles où l’air frais nous ravigote.

  4. jeandler dit :

    Un homme sensible à la musique des mots.
    Bon séjour en ce pays d’oc.

  5. Alex dit :

    Ma famille maternelle est originaire du Sud de la France, effectivement, la civilité y est toujours d’une grande importance, et l’on aime encore y parler la langue des Félibres.
    Cette région a suscité beaucoup de poètes et d’écrivains.
    Dante avait d’abord songé à écrire La Divine Comédie en langue d’oc.

  6. Au bout de presque neuf ans d’installation à Paris, cette vacance à Uzès à été une confirmation : LE CHAUD EXISTE ! On le rencontre sans faille au-delà d’une ligne ou bande géographique invisible qui marque la différence entre le nord et le sud, Dans notre cas, entre l’Europe septentrionale, dont Paris est une des villes phares, et l’Europe du Sud, dont Marseille ou Gênes ou Bologne (et naturellement Rome et Naples) font partie…
    Venant de l’hémisphère chaud, cela a été long et compliqué, pour moi, m’habituer au ciel gris de Paris et aux variations bizarres du frais et du froid des régions qui l’entourent. Mais je m’y suis accoutumé, désormais, et je ne ferais pas le troc entre ce froid positif, qui nous donne la rigidité nécessaire pour rester debout et le chaud dispersif qui nous liquéfié tout à fait. Pendant ces dernières années, j’avais fait des incursions en Liguria, en été, mais la présence de la mer y adoucissait beaucoup les vagues de chaleur.
    En fait Uzès en août ressemble comme une goutte d’eau à Bologne… Et voilà que toutes les deux ont inventé les arcades, havres providentiels où l’ombre soulage le promeneur.
    D’ailleurs, je ne vois pas là-dedans les effets du changement climatique !
    C’est le même chaud cuisant dont parlait Racine, le même aussi que je traversais dans les années 1970 quand je vivais au beau milieu de la plaine incandescente du Pô…

    • @ biscarrosse2012 : merci pour ce beau parallèle franco-italien, noté d’ailleurs par Racine. Il y a bien du Bologne dans l’air d’Uzès (en plus petit quand même !).
      Belle journée !

      • Francesca dit :

        Oui, très beau aussi mais en moins rouge ; sans allusion politique…

        @ Francesca : la grande différence avec Bologne (outre la couleur politique du maire) est qu’il n’y a pas de gare à Uzès (il faut aller à Nîmes ou à Avignon)… D.H.

  7. Gilbert Pinna dit :

    … et glisser d’arcades en platanes.

  8. Alex dit :

    La fondation de Toulouse est antérieure à celle de Rome, les 2 cités etaient rivales, Toulouse a été capitale avant Paris, et restée capitale du Midi, et les comtes de Toulouse ont toujours favorisé les écoles de poésie, les concours et les prix, comme les jeux floraux,
    Les bardes et troubadours d’Eleonore d’Aquitaine ont introduit de nombreux mots occitans dans la langue anglaise.

  9. Alex dit :

    @ DH: c’est l’inverse, ce sont les Normands qui sont venus occire les Cathares… « Dieu reconnaîtra les siens », disait Simon de Montfort !
    Espérons que ça ne recommencera pas…

  10. Urli-Vernenghi dit :

    On est bien, là

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