À Uzès (Gard), sans vouloir mésuser [3]

« Je ne me saurais empêcher pourtant de vous dire un mot des beautés de cette province. On m’en avait dit beaucoup de bien à Paris ; mais sans mentir on ne m’en avait encore rien dit au prix de ce qui en est, et pour le nombre et pour leur excellence. Il n’y a pas une villageoise, pas une savetière qui ne disputât de beauté avec les Fouilloux et les Menneville. Si le pays de soi avait un peu plus de délicatesse, et que les rochers y fussent un peu moins fréquents, on le prendrait pour un vrai pays de Cythère. Toutes les femmes y sont éclatantes, et s’y ajustent d’une façon qui leur est la plus naturelle du monde ; et pour ce qui est de leur personne,

Color verus, corpus solidum et succi plenum (1).

Mais comme c’est la première chose dont on m’a dit de me donner garde, je ne veux pas en parler davantage : aussi bien ce serait profaner une maison de bénéficier comme celle où je suis, que d’y faire de longs discours sur cette matière. Domus mea domus orationis (2). C’est pourquoi vous devez vous attendre que je ne vous en parlerai plus du tout. On m’a dit : « Soyez aveugle. » Si je ne le puis être tout à fait, il faut du moins que je sois muet ; car, voyez-vous ? Il faut être régulier avec les réguliers, comme j’ai été loup avec vous et avec les autres loups vos compères. Adiousas»

___________

(1) « Un teint naturel, un corps ferme et plein de sève. »

(2) « Ma maison est une maison de prière. »

Jean Racine, Lettres d’Uzès, 1661.1662, le parefeuille (pages 16-17).

place aux herbes2_DH(Uzès, Place aux herbes le 31 juillet. La photo est agrandissable.)

(Marc-Antoine Charpentier, Leçons de Ténèbres, Office du mercredi saint.)

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10 réflexions sur “À Uzès (Gard), sans vouloir mésuser [3]

  1. brigetoun dit :

    que soient louées les femmes d’Uzès de l’avoir rendu pas tout à fait muet devant elles, puisque ne pouvait être tout à fait aveugle

  2. Arlette dit :

    Belle lecture en écoute charmée …. Ah!! recevoir de telle lettres de voyage ….un rêve

  3. Hv dit :

    salut Uzès ! Bonjour et au revoir sous la protection divine, à Dieu sois, il le faut bien pour résister en musique au chant importun des cigales et à la beauté de sève des autochtones

    • @ Hv : il y a maintenant hélas, sur le boulevard intérieur, trop d’automobiles masquant les jolies autochtones…

      • Francesca dit :

        Ah oui, ce parking fou sévit toujours, alors…
        On tournait un film ? Ou n’étaient-ce que des projecteurs révélateurs nocturnes des beautés de la place ?

  4. @ Francesca : c’est le parking « Gide surveillé » (!), dont j’avais photographié le panneau indicateur une fois précédente, qui est au tout début de la ville et toujours complet.
    Les projecteurs éclairent les arcades à cet endroit et la librairie Le Parefeuille sous leur auvent.

  5. Alex dit :

    Oui, Racine, les femmes du midi sont toujours d’une élégance sobre et aristocratique, même dans les petits villages, différente de celle de Paris, ce qui m’avait aussi frappé dans mon enfance.
    Merci, Racine, de nous avoir fait entrevoir un aspect plus humain de votre personnalité.
    En attendant de relire vos somptueuses tragédies…

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