FANATISME

Cranach_DH(Lucas Cranach l’Ancien, Allégorie de la Justice, 1537, expo « Cranach et son temps », Musée du Luxembourg, février-mai 2011, carte postale, photo © RMN Paris 2001. Scan : cliquer pour agrandir.)

« Le fanatisme est à la superstition ce que le transport est à la fièvre, ce que la rage est à la colère. Celui qui a des extases, des visions, qui prend des songes pour des réalités, et ses imaginations pour des prophéties, est un enthousiaste ; celui qui soutient sa folie par le meurtre, est un fanatique. Jean Diaz, retiré à Nuremberg, qui était fermement convaincu que le pape est l’Antéchrist de l’Apocalypse, et qu’il a le signe de la bête, n’était qu’un enthousiaste ; son frère, Barthélemy Diaz, qui partit de Rome pour aller saintement assassiner son frère, et qui le tua en effet pour l’amour de Dieu, était un des plus abominables fanatiques que la superstition ait jamais pu former.

Polyeucte, qui va au temple, dans un jour de solennité, renverser et casser les statues et les ornements, est un fanatique moins horrible que Diaz, mais non moins sot. Les assassins du duc François de Guise, de Guillaume, prince d’Orange, du roi Henri III, du roi Henri IV, et de tant d’autres, étaient des énergumènes malades de la même rage que Diaz.

Le plus détestable exemple de fanatisme est celui des bourgeois de Paris qui coururent assassiner, égorger, jeter par les fenêtres, mettre en pièces, la nuit de la Saint-Barthélemy, leurs concitoyens qui n’allaient point à la messe.

Il y a des fanatiques de sang-froid : ce sont les juges qui condamnent à la mort ceux qui n’ont d’autre crime que de ne pas penser comme eux ; et ces juges-là sont d’autant plus coupables, d’autant plus dignes de l’exécration du genre humain que, n’étant pas dans un accès de fureur, comme les Clément, les Châtel, les Ravaillac, les Damiens, il semble qu’ils pourraient écouter la raison.

Lorsqu’une fois le fanatisme a gangrené un cerveau, la maladie est presque incurable. J’ai vu des convulsionnaires qui, en parlant des miracles de saint Pâris, s’échauffaient par degrés malgré eux : leurs yeux s’enflammaient, leurs membres tremblaient, la fureur défigurait leur visage, et ils auraient tué quiconque les eût contredits.

Il n’y a d’autre remède à cette maladie épidémique que l’esprit philosophique, qui, répandu de proche en proche, adoucit enfin les mœurs des hommes, et qui prévient les accès du mal ; car, dès que ce mal fait des progrès, il faut fuir, et attendre que l’air soit purifié. Les lois et la religion ne suffisent pas contre la peste des âmes ; la religion, loin d’être pour elles un aliment salutaire, se tourne en poison dans les cerveaux infectés. Ces misérables ont sans cesse présent à l’esprit l’exemple d’Aod, qui assassine le roi Églon ; de Judith, qui coupe la tête d’Holopherne en couchant avec lui ; de Samuel qui hache en morceaux le roi Agag. Ils ne voient pas que ces exemples, qui sont respectables dans l’antiquité, sont abominables dans le temps présent ; ils puisent leur fureur dans la religion même qui les condamne.

Les lois sont encore très impuissantes contre ces accès de rage ; c’est comme si vous lisiez un arrêt du conseil à un frénétique. Ces gens-là sont persuadés que l’esprit saint qui les pénètre est au-dessus des lois, que leur enthousiasme est la seule loi qu’ils doivent entendre.

Que répondre à un homme qui vous dit qu’il aime mieux obéir à Dieu qu’aux hommes, et qui, en conséquence, est sûr de mériter le ciel en vous égorgeant ?

Ce sont d’ordinaire les fripons qui conduisent les fanatiques, et qui mettent le poignard entre leurs mains ; ils ressemblent à ce Vieux de la Montagne qui faisait, dit-on, goûter les joies du paradis à des imbéciles, et qui leur promettait une éternité de ces plaisirs dont il leur avait donné un avant-goût, à condition qu’ils iraient assassiner tous ceux qu’il leur nommerait. Il n’y a eu qu’une seule religion dans le monde qui n’ait pas été souillée par le fanatisme, c’est celle des lettrés de la Chine. Les sectes des philosophes étaient non seulement exemptes de cette peste, mais elles en étaient le remède ; car l’effet de la philosophie est de rendre l’âme tranquille, et le fanatisme est incompatible avec la tranquillité. Si notre sainte religion a été si souvent corrompue par cette fureur infernale, c’est à la folie des hommes qu’il faut s’en prendre.

Ainsi, du plumage qu’il eut
Icare pervertit l’usage ;
Il le reçut pour son salut,
Il s’en servit pour son dommage.

(Bertaud, évêque de Séez.) »

Voltaire, Dictionnaire philosophique, Garnier-Flammarion, 1964, n°28, article « Fanatisme » (pages 189-191).

(Jean-Philippe Rameau, Les Indes galantes, Rondeau)

Tagué , , ,

19 réflexions sur “FANATISME

  1. brigetoun dit :

    la raison, la rage froide, l’ironie
    en fait l’intelligence de Voltaire
    ne m’en lasse pas

  2. @ brigetoun : c’est toujours bien de retaper (dactylographiquement), mot à mot, un grand penseur…

  3. alainlecomte dit :

    magnifique! magnifique d’illustrer ce billet avec ce beau nu de Lucas Cranach, et magnifique ce texte de Voltaire, surtout le dernier paragraphe, qui s’applique intégralement à la situation actuelle.

  4. Arlette dit :

    Bien a propos … en tout temps s’applique

  5. Alex dit :

    Malgré Voltaire, nous avons eu la Terreur, 1792/1794, avec des séries de massacres.

  6. @ Alex : la plume ou l’épée, il fallait choisir.

  7. walachniewicz dit :

    zut problème de clic, je disais donc image fascinante où le sexe de la femme est transpercé de part en part par le glaive uni au fléau, fascinante diagonale qui a bien peu à voir avec la justice !

  8. Francesca dit :

    Voltaire a raison : le remède au fanatisme est l’esprit philosophique.
    On en est très loin

  9. PdB dit :

    tout ça manque fichtrement de musique…

  10. Le fanatisme n’a ni âge ni époque mais il prend toujours pied dans la même folie. C’est bon de retrouver les phrases de Voltaire dont le bon sens à traversé les siècles sans prendre une ride. Les siennes étaient les stigmates de ses sourires moqueurs et son insolence et je les ai toujours trouvés attendrissants et réjouissants.

    • @ mchristinegrimard : Oui, merci !
      Toujours d’actualité – même si la nouvelle « tendance » intellectuelle est de dire qu’il n’y a rien de « religieux » chez ces terroristes et que ce sont de pauvres victimes de la mondialisation – le grand Voltaire et son ironie mordante…
      On manque de tels penseurs en ce moment.
      J’ai pris plaisir à taper sur mon clavie les phrases de son article, mais je n’ai pas entrepris de recopier tout son dictionnaire !

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :