Archives du 08/01/2016

Pierre Boulez, dernier battement de l’horloge (de précision)

Plessis1_DH(Le Plessis-Robinson, Hauts-de-Seine, hier. Cliquer pour agrandir.)

Le titre que j’avais choisi, à l’époque, pour cet article paru dans mon premier blog, « Le Chasse-clou », le 1er octobre 2007, m’a semblé correspondre encore, à un mot près, à ce qu’a été Pierre Boulez, décédé mardi 5 janvier. J’ai pensé que cette formulation donnait un aperçu de ce qu’était un concert sous sa houlette (et non sa baguette).

Quand j’ai appris sa « disparition », jeudi à 12 heures 25 sur mon iPhone, je n’ai pas été vraiment surpris car l’on savait depuis un certain temps qu’il était malade et retiré en Allemagne dans sa maison de Baden-Baden.

Mais sa mort creuse un vide, ouvre un abîme dans le monde de la musique contemporaine : il en a été un des créateurs les plus audacieux et tenaces, un chef d’orchestre à la rigueur quasi monastique, un théoricien d’avant-garde, le fondateur de l’Ircam, l’inventeur de l’idée de l’immense salle de la Philharmonie de Paris.

Compositeur, intellectuel engagé, j’ai vu et écouté à de nombreuses reprises Pierre Boulez, de près ou de loin, surtout lors des concerts de la Cité de la Musique (devenue Philharmonie 2), faisant jouer et interpréter de jeunes créations ou des œuvres célèbres (même les siennes). Il imposait sa direction avec fermeté et finesse, suivant une ligne déterminée mais ouverte à l’inattendu et à l’inouï.

La musique peut enfin le bercer maintenant d’une autre manière, dans ses labyrinthes où s’étend peut-être l’ombre double.

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« Ces réflexions sur la composition de l’œuvre musicale nous font espérer une nouvelle poétique, une manière autre d’écouter. C’est en ce point précis que la musique manifeste peut-être son plus grand retard, par rapport à la poésie, par exemple. Ni Mallarmé – celui du Coup de dés – ni Joyce n’ont d’équivalent dans la musique de leur époque. Est-ce possible ou absurde, de prendre ainsi des points de comparaison ? (Si l’on songe à ce qu’ils ont aimé : Wagner pour l’un ; pour l’autre, l’opéra italien et les chants irlandais…)

Sans vouloir se référer trop étroitement à leurs investigations, puisqu’elles ont trait au langage, il n’est pas illusoire de les avoir comme repères dans la recherche d’une nouvelle poétique musicale.

Même si elles refusent les schèmes formels classiques, les œuvres contemporaines les plus essentielles n’abandonnent point pour autant une notion générale de la forme qui n’a pas varié depuis l’avènement tonal. Une œuvre musicale comporte une suite de mouvements séparés ; chacun d’eux est homogène quant à sa structure, quant à son temps ; il est un circuit fermé (caractéristique de la pensée musicale occidentale) ; l’équilibre de ces différents mouvements s’établit grâce à une répartition dynamique des « tempi ». L’exception du finale de la Neuvième Symphonie – maintes fois cité par d’Indy à l’appui de son système « cyclique » – : mais c’est avant tout une citation ! Les thèmes générateurs d’une œuvre : la Mer, de Debussy, en reste un exemple subtil ; il y a cependant intégration de ces thèmes générateurs au temps homogène d’un mouvement. Berg, enfin – Wozzeck, Suite lyrique, principalement – manifeste une hantise des citations d’un mouvement à l’autre ; dans Wozzeck, l’action dramatique les commande ; dans la Suite lyrique, une sorte de geste dramatique imaginaire.

Nous voulons seulement suggérer pour l’instant une œuvre musicale où cette division en mouvements homogènes serait abandonnée au profit d’une répartition non homogène de développements. Réclamons pour la musique le droit à la parenthèse et à l’italique… ; une notion de temps discontinu grâce à des structures qui s’enchevêtrent au lieu de rester cloisonnées et étanches ; enfin une sorte de développement où le circuit fermé ne soit pas la seule solution à envisager.

Souhaitons à l’œuvre musicale de n’être pas cette suite de compartiments que l’on doit visiter sans rémission les uns à la suite des autres ; mais tâchons de la penser comme un domaine où, en quelque sorte, l’on puisse choisir sa propre direction.

Utopies ? Laissez-vous réaliser… juste le temps de pulvériser certaines habitudes déjà vieilles.

Quant à la grammaire et aux cuistreries, nous nous en abstiendrons désormais – le prosélytisme n’est-il pas exaspérant ? »

Pierre Boulez, Relevés d’apprenti, Textes réunis et présentés par Paule Thévenin, Collection « Tel Quel » aux Éditions du Seuil, 1966 (pages 31-32).

Relevés d'apprenti_DH(Scan : cliquer pour mieux éclairer.)

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