Sur le fil ténu de la photographie argentique

Photo VC1_DH(photo prise le 13 janvier à 10:06.)

Coincé entre un marchand de fruits et légumes et une boulangerie, ce magasin de photo, sis à Viry-Châtillon (91), semble s’être soudain rétréci par on ne sait quelle opération architecturale : faut-il simplement frapper à la porte puis entrer dans une cour où, là, on découvrirait un vaste étalage d’appareils numériques, de caméras et d’accessoires ?

Je n’ai pas tenté l’expérience – même si j’ai traversé la rue dans le passage piétons qui y mène tout droit – car j’ai pressenti qu’il s’agissait ici seulement d’une sorte de trace « argentique » d’un commerce disparu, en même temps que les pellicules tombées (pas seulement sur les épaules du propriétaire) dans l’oubli et le « développement » sur papier des instantanés de famille, de voyages, de rencontres et de cimetières.

Le format s’était ainsi amenuisé, sur le fil ténu de la photographie argentique (détrônée par le smartphone à tout faire, et bientôt, en plus de la mini-imprimante accolée, l’expresso servi tout chaud ?) qui avait l’épaisseur de la toile (d’araignée), même si normalement celle-ci résiste au vent et à ses bourrasques fantasques.

Les deux « o » de l’enseigne « PHOTO » me regardaient droit dans les yeux, un peu comme s’ils m’adressaient un reproche vivant tandis que j’appuyais sur le bouton virtuel de l’écran de mon téléphone. J’avais donc un peu trahi moi-même ce passé, depuis une quinzaine d’années, dont il me restait – lorsque j’utilisais ma Cuvinox pour développer « le film » 6 x 6 puis 24 x 36, et l’agrandisseur et les trois bacs « révélateur », « bain d’arrêt » (j’adorais cette dénomination) et « fixateur » – encore la mémoire vive des gestes et des odeurs.

Pourtant, on peut toujours trouver des boutiques (notamment boulevard Beaumarchais à Paris) qui s’accrochent à ces boîtiers métalliques et à cette technique antédiluvienne et où il n’est pas question d’ordinateur, d’iPhoto et de disparition éventuelle de toute une base de données à cause d’un changement de logiciel plus performant.

Je garde encore des photos sur papier (d’une netteté parfois ahurissante) de mes parents, grand-parents et même ancêtres : immobilisés (« immortalisés » serait un peu prétentieux), le temps d’un 30e de seconde ou moins, dans leur jeunesse et leur élan vers l’avenir.

Ce pas-de-porte photographique et photographié n’a sûrement plus très longtemps à vivre : je le commémore donc, d’une certaine manière, avant que fatalement son grain (d’argent) ne meure.

photo VC2_DH(photo prise le 13 janvier à 10:07. Les deux peuvent être agrandies.)

(Philip Glass, The Photographer, A Gentleman’s Honour)

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16 réflexions sur “Sur le fil ténu de la photographie argentique

  1. brigetoun dit :

    je rêve que cette petite entrée coincée entre fruits et boulange soit celle d’un immeuble tout entier voué à la photo argentique, discret – enfin pas tant, l’accord rose jaune ou plutôt le désaccord attirent les yeux – témoignage, lieu de culte oublié, avec vous comme chantre

  2. Alex dit :

    Magnifiques photos de mariage, puis du beau bébé tout nu sur un coussin, puis de la première communion, puis du régiment…
    Malgré la pose, le photographe avait l’art de nous faire transparaître le caractère du modèle.

  3. Les magiciens vivent dans des antres secrets que les yeux des mortels ne peuvent pas voir à moins d’avoir gardé un peu de leur esprit d’enfance. C’est probablement votre cas.

  4. Anna2B dit :

    Le photographe aspiré… Par le regard hypnotique d’un magasin pour photographes, un peu vintage. Et le voilà embarqué vers le passé pas si lointain, enchanté par Philip Glass, où l’irremplaçable argentique procurait des sensations uniques et des images d’une qualité inégalée. Regret partagé par tous les passionnés de photographie…
    Les petites chambres noires…
    Beau texte.

  5. @ Anna2B : la musique « répétitive » ressemble, en fait, aux photos prises en rafales (pacifiques), et longue vie à Philip Glass !

  6. Hélène dit :

    Moi aussi, j’aime l’argentique, Dom, et conserve des tonnes et des tonnes de vieilles photos papier. Là, ce que j’adore, c’est le passé protégé qui mène droit vers la toute petite boutique PHOTO, comme coincée entre deux autres commerces… Y a pas à dire, j’aime ton œil pour les choses de la ville…

  7. Arlette A dit :

    L’odeur des croissants chauds a remplacé celle du révélateur de merveilles et d’impatience, le processus était puissant et la qualité incomparable
    je poursuis pourtant les tirages  » hautes performances » d’une médiocrité confondante

  8. Francesca dit :

    Très émue par ton texte…et par le souvenir de mon père nous infligeant de longues poses raides pour un résultat médiocre sur un minuscule papier dentelé. Mais les sépias des deux générations précédentes sont encore fascinants…

  9. @ Francesca : 4 coins comme les 4 saisons, 52 dents comme les 52 semaines de l’année, 24 trous comme les heures d’un jour… et 7 cm de longueur comme les 7 jours de la semaine (ce qui n’est pas mentionné sur ce lien-ci) 😉

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