L’aveugle ment

Toujours des grilles mais l’interstice entre les barreaux est libre au vent, à la main, au regard, seul l’aveugle ment quand il dit qu’il ne voit pas : il se représente mentalement – et c’est peut-être bien plus beau – ce qui ne vient pas sous ses yeux fermés ou tournés vers l’intérieur, la maison au bout de l’allée, comme découpée en carton sur le ciel, un jouet dépliable ou repliable, habité par personne sauf un chat oublié, un rat masqué et une araignée paresseuse, une pendule dans le couloir qui continue son carillon solitaire, l’aveugle lance sa canne blanche entre les montants de la barrière d’entrée, rien ne cède, et la maison ne se déplace pas à sa rencontre, perçoit-il le bleu ou le vert, peut-on imaginer des couleurs si on n’en a jamais vues de sa vie, l’aveugle marche à tâtons, son bâton (de berger, s’il n’a pas un animal dressé pour l’accompagner) va de gauche à droite et ratisse large sur les trottoirs, il suit un parcours qu’il connaît par cœur, il est sans doute astreint à la même reproduction quotidienne de ses gestes, existe-t-il des GPS en braille ?, un pas devant l’autre, une vision noire en avant, les globes oculaires obscurcis par une taie qui n’est pas d’oreiller mais justement l’audition fonctionne, le tympan claque en mesure, c’est un sens exacerbé identique à l’odorat hyper développé chez le chien policier chercheur de drogue ou d’explosifs, on a créé des entrées en pente douce pour certains immeubles ou cinémas pour les handicapés en fauteuils roulants, la ville est-elle accueillante pour les « non-voyants » – formule négative du même modèle que celle pour les « malentendants » – hormis les petits commentaires audio automatiques à certains feux rouges de carrefours parisiens, l’aveugle se rêve parfois en écrivain, il aimerait pouvoir écouter toute l’œuvre de Jorge Luis Borges lue, en français, par un ami, il serait assis dans un rocking-chair, un verre de whisky à la main, une cigarette entre l’index et le majeur (ce n’est pas encore interdit chez soi), et l’esprit prendrait alors son envol sans aucune contrainte.

Pavillon Antony_DH(Photo prise le  16 février à Antony. Cliquer pour agrandir.)

(lecture par D.H.)

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16 réflexions sur “L’aveugle ment

  1. Alex dit :

    Puisque nous rêvons en couleurs, l’aveugle de naissance voit des couleurs – mais il ne peut les nommer ni les décrire.

  2. brigetoun dit :

    l’aveugle a trouvé un interprète aux mots tendres (avec mesure, mais tendres)

  3. nanamarton dit :

    Vos lignes donnent envie de lire le Rapport sur les aveugles de Breccia, illustré par E. Sabato.

  4. annaurlivernenghi dit :

    Plaisir d’écrire à l’évidence.
    D’un coup la cigarette me manque. Je n’ai jamais fumé.

  5. Entre les barreaux du handicap, la vie quotidienne plus contraignante laisse-t-elle à l’esprit l’envie de prendre son envol ? Hélène Keller avait répondu de la plus belle des manières, la volonté d’aimer la vie semblant plus forte que tout. Mais j’avoue qu’une vie sans couleur ou sans musique me semblerait bien pesante…

    • @ mchristinegrimard : sans doute est-ce une chose insupportable (surtout si l’on aime, par exemple, la photographie), mais il est vrai qu’on a de plus en plus du mal à établir des hiérarchies dans le pire…
      Profitons des sens tant que ce n’est pas trop cher ! 🙂

  6. Francesca dit :

    Une vie de taupe, sans ses ressources compensatrices, non !
    La cécité est la pire de mes craintes, la lecture par d’autres voix, même admirables, même amies, ne pouvant remplacer ma propre voix intérieure en accord avec mes yeux…

    • Alex dit :

      Merci, Francesca, de souligner comme on entend très différemment un texte, selon qu’il est lu ou écrit.
      Peut-être aussi parce que l’écrit laisse le temps de s’attarder sur un mot, une expression, une phrase qui fait tilt…

      • Francesca dit :

        Oui, c’est cela et on peut même vouloir faire un pas en arrière pour les goûter de nouveau, s’interrompre pour réfléchir, ou rêver…

    • @ Francesca : un pis-aller (j’avais pensé le mettre le texte en blanc).

  7. Arlette A dit :

    Hors du temps des autres, et suivre sa vie à l’écoute amie

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