« Ultramarine » (quelques verres de littérature)

Lowry1_DH(cette photo en cache une autre.)

« Cloum-cloum. Andy assis sur le bastingage. Cloum. Prends ton temps… Le vent fait crisser, au seuil blanc de la cabine du lampiste, la porte qui tire doucement sur son crochet tendu ; un sauvage rai de lune argente la mauvaise tringle du rideau jaune de sa couchette, la carafe d’eau trouble cliquète dans son trou, gloc-gleutt, et la lampe à kérosène bouge doucement, prise dans sa chaîne, au long coulis du navire : la photographie de sa femme tangue à un clou et bat mollement la cloison. Norman dort ; dans son rêve il aperçoit un défilé d’agents de police, jambes arquées, souriants, qui avec leurs bâtons font d’absurdes moulinets devant Scotland Yard, un soir de Bank Holiday, le dernier agent étant précisément Norman lui-même. Dans le noir, sous la couchette du lampiste, étroite comme un cercueil d’enfant, des cancrelats explorent les joints passés au coaltar, – leur faible bruit se distingue mal, dans le calme ambiant, du bredouillement de la pluie qui tombe au-dehors, cependant qu’ils s’aventurent, furtifs, sur le tricot de corps sale, jeté là, sous la mailloche, les bottes de marin à l’odeur puissante, le sac flasque qui contient la soude – lunar caustic – et le savon noir. Au-dehors, tout est silence. C’est le silence de la jungle qui s’ouvre dans un mugissement pire que la mort. Cloum-cloum-cloum-cloum… Soudain le télégraphe crépite, le silence prend une autre tonalité. Le brouillard ! Il reflue en bouffées rapides, phalange de spectres qui obstruent les allées principales de leur haleine blanche. La sirène pétarade, clame un terrible avertissement par-dessus le désert gris. Bancs de brouillard à droite, bancs de brouillard à gauche. Toutes les deux minutes, la trompe de brume, conformément aux règlements du ministère du Commerce, doit fonctionner ; attends deux minutes, Andy, assis sur ton bastingage. Maintenant, libre à moi de le secouer. Maintenant. Oh, oh, oh…
De nouveau, mais – maintenant – avec quelle satisfaction je me transporte au gaillard et, allumant la lampe-tempête, je me rends maître de l’obscurité. De quelle amitié maintenant me pénètre la solitude de la lampe ! Parfait, comme prévu, exactement. Rien n’aurait pu valoir la sirène pour étouffer son cri d’agonie. Juste comme prévu. J’allume la lampe-tempête dans l’obscurité, et la solitude de la lampe, dissipant l’obscurité du poste d’équipage, est devenue la mienne. Je suis devenu une molécule de l’élément marin, solitude de la lampe-tempête et de l’obscurité marine et de l’écume fluant par-dessus le navire et, au-dedans, une molécule du poste d’équipage même – six pieds sur six –, du poêle à essence, et du fanal inutilisé que recouvrent des chiures de mouches, et des toiles cirées sur le pont, et des cotonnades imprimées en rose ; car, maintenant dans le rayonnement spectral de mon acte, toutes ces choses réagissent comme elles n’ont jamais réagi, et, comme jamais encore, je me sens communier, du fond de l’âme, avec ce que peut avoir d’impondérable une coursive, avec ce qu’il y a de sel dans la respiration des matelots, avec le lointain sanglot de l’océan, et le cœur du navire qui bat. »

Malcom Lowry, Ultramarine, L’Imaginaire/Gallimard N°21, 1978, 1984 (Denoël, 1965, traduit de l’anglais par Clarisse Francillon et Jean-Roger Carroy), pages 166-168.

Lowry2_DH(Deux des photos sont agrandissables.)

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13 réflexions sur “« Ultramarine » (quelques verres de littérature)

  1. brigetoun dit :

    quelle écriture ! (et bravo aux traducteurs !)

  2. @ brigetoun : Pour lui, c’était un coup d’essai…

  3. Jean-Pierre dit :

    Merci pour cette page magnifique qui réveille en moi le rêve inachevé du marin solitaire.
    Je m’en vais exhumer le « Au-dessous du volcan », lu il y a bien longtemps, et chercher cet « Ultramarine » caché en fond de cale au milieu des bouteilles de mescal et de single malt….

  4. Dom A. dit :

    Chez l’admirateur de Melville et de Conrad, comme on entend bien les remous sous le crâne et la soif d’en finir !

  5. @ Dom A. : surtout la soif ! 🙂

  6. Désormière dit :

    J’ai le livre ! Je n’ai pas la bouteille, zut !

  7. Alex dit :

    Superbe écriture… et superbe traduction !
    Des perles comme « le sel dans la respiration des matelots ».

  8. Francesca dit :

    Plonger dans le livre lu il y a longtemps, oui, dans l’alcool, non : pas mauvaise lectrice mais buveuse nulle…

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