Un jour, la nuit [1/2]

Le tiers livre et scriptopolis sont à l’initiative d’un projet de « vases communicants » : le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement. Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre.

La liste des participants de ce mois et la recension de l’exercice sont établies par Marie-Noëlle Bertrand qui a succédé à Angèle Casanova, après la gestion réalisée par Brigitte Célérier.

Aujourd’hui, j’ai le grand plaisir de publier sur Métronomiques un texte de Marie-Christine-Grimard,  tandis qu’elle m’accueille sur son blog Promenades en Ailleurs.

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Nuit3, 18.5.16_DH(cliquer pour agrandir l’image.)

La nuit est à moi.

J’aime sa lumière glissant sur le bitume. J’aime l’ombre des arbres qui cache les immeubles, l’instant où la ville reprend son allure de jungle. Quand les hommes se taisent et disparaissent, l’instant où la ville bascule de l’autre côté du miroir. La rue devient un fleuve où les phares des voitures se noient. J’aime l’instant où les lucioles des boulevards prennent leur envol. Je les suis du regard et je m’envole avec elles jusqu’à la cime des arbres. De là-haut, je peux tout observer. La nuit, le monde est différent.

Il faut dire que j’ai l’avantage d’avoir une vision nocturne parfaite. La plupart des hommes ne distinguent pas grand-chose après le coucher du soleil, c’est pourquoi ils ont inventé les réverbères et autres Leds. Ils ont peur du noir. Ils ont peur de tout et surtout de leur vie.

Moi, je n’ai peur de rien puisque je n’ai plus rien à perdre.

Avant, je vivais dans une grange donnant sur la colline, je dormais dans la paille et je courais la campagne dès le lever du jour. J’en ai vu des matins de soie et des soirs de velours. J’en ai dégusté des soleils de miel et des pluies glacées. C’était ma vie, l’aventure et la liberté, dure mais intense, inoubliable. Rien d’autre à faire que de trouver ma nourriture du jour et ma couche de la nuit. La précarité, les bonnes et les mauvaises surprises, les rencontres de hasard, le froid, la faim, mais aussi la liberté. Vu d’ici, je la regrette un peu…

J’ai choisi de venir en ville. Je me demande bien pourquoi.

Les lumières, les paillettes, la promesse d’un avenir meilleur, l’illusion d’une certaine richesse dont j’aurais pu profiter, tout cela m’a attiré comme un aimant. Voilà sept ans que je traîne mes guêtres sur ce bitume. J’en connais chaque centimètre. J’ai appris à mes dépends qu’il ne faut pas empiéter sur le territoire des voisins. J’ai connu des jours meilleurs dans ma jeunesse, mais à mon âge il est difficile de changer de vie. J’ai fini par m’habituer à l’inconfort et à la misère. Si je reste c’est parce que j’aime la nuit sur la ville. Quand le jour pointe son nez, je me cache et j’attends la nuit. Elle me réchauffe dans ses bras de lune, elle me donne la force de continuer à courir l’aventure. Mes nuits sont plus lumineuses que leurs jours. Leurs nuits sont à moi.

Je ne vous raconterai pas mes nuits. Elles sont mon secret, faites de rencontres incroyables, peuplées de fantômes et de fées. J’ai exploré chaque rue, parcouru chaque pavé, en silence. Personne ne me voit, je sais passer en silence. Je glisse sur leurs trottoirs. Tapi dans l’obscurité, j’habite leurs porches. Ils ne savent pas que je suis là. Parfois l’un d’eux me donne un peu de nourriture en passant. Très peu ont le courage de croiser mon regard, en général ils évitent de lever les yeux sur ma maigreur. Une fois, j’ai vécu quelques semaines dans un appartement cossu avec une jolie fille qui avait craqué pour mes yeux verts. Je dois dire que ce fût un moment de grâce. Elle me donnait sa douceur et des petits plats élaborés avec amour, je lui donnais toute la chaleur qu’il me restait en retour. Puis une nuit, l’appel de la liberté a sonné à la porte et j’ai retrouvé le goût âpre du bitume…

Peu importe, je garderai mes semelles de vent. Si je mange peu, je serai plus léger pour suivre mes désirs. Je n’ai plus de chaînes même si je n’ai plus d’amour. La liberté a un prix, celui des larmes de la solitude et du sang ! Peu importe ce qu’il adviendra de moi, tant que je serai libre et que j’éviterai le filet de la fourrière.

texte : Marie-Christine Grimard

photo : Dominique Hasselmann

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16 réflexions sur “Un jour, la nuit [1/2]

  1. brigetoun dit :

    vous ou te souhaite de longues dérives nocturnes en liberté… et en ville donc pour mieux sentir cette liberté

  2. Alex dit :

    Palpitant, suspense, mystère, comme dans un roman policier…la chute, on la devine peu à peu, oui, un chien sorti d’un dessin animé de Walt Disney, un voyou clochard au coeur tendre; humour, tendresse et poésie; c’est tout Marie-Christine…

  3. Domi Amouroux dit :

    Captivantes errances nocturnes d’un matou dans la ville…

  4. Une très jolie photo accompagnée d’un superbe texte

  5. Errance féline toute en en grâce.

    • Merci Francis d’avoir débusqué le chat 🙂

      • Le chat est une œuvre d’art en mouvement. Et tout aussi énigmatique. Curieux d’ailleurs, si vous me le permettez, que vous ayez des chiens d’après ce que j’ai cru comprendre, qu’un chat. Je vous imaginerai volontiers vous réincarner en félin.

  6. walachniewicz dit :

    ah les semelles de vent des matous dans la nuit, réjouissant !

  7. @Francis Palluau : J’aime les chiens qui sont moins indépendants et plus câlins que les chats que j’admire pour leur souplesse et leur volonté d’indépendance justement. Qui sait dans une autre vie, nous aurons peut-être le choix et j’avoue encore hésiter entre des ailes de mouettes et des coussinets de félins ou de canins…

  8. […] pourrez retrouver mon texte si vous le souhaitez sur la page du jour de son blog où il me fait l’honneur de me […]

  9. Francesca dit :

    La solitude, prix de la liberté, oui ! Pas possible d’écrire la beauté de ce texte : les larmes troublent la vision des touches de l’ordi…

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