Escapade en Vendée, globalement délicieuse [10]

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« Vieil océan, ô grand célibataire, quand tu parcours la solitude solennelle de tes royaumes flegmatiques, tu t’enorgueillis à juste titre de ta magnificence native, et des éloges vrais que je m’empresse de te donner. Balancé voluptueusement par les mols effluves de ta lenteur majestueuse, qui est la plus grandiose parmi les attributs dont le souverain pouvoir t’a gratifié, tu déroules, au milieu d’un sombre mystère, sur toute la surface sublime, tes vagues incomparables, avec le sentiment calme de ta puissance éternelle. Elles se suivent parallèlement, séparées par de courts intervalles. A peine l’une diminue qu’une autre va à sa rencontre en grandissant, accompagnées du bruit mélancolique de l’écume qui se fond, pour nous avertir que tout est écume. (Ainsi, les êtres humains, ces vagues vivantes, meurent l’un après l’autre, d’une manière monotone ; mais sans laisser de bruit écumeux). L’oiseau de passage se repose sur elles avec confiance, et se laisse abandonner à leurs mouvements pleins d’une grâce fière, jusqu’à ce que les os de ses ailes aient recouvré leur vigueur accoutumée pour continuer le pèlerinage aérien. Je voudrais que la majesté humaine ne fût que l’incarnation du reflet de la tienne. Je demande beaucoup, et ce souhait sincère est glorieux pour toi. Ta grandeur morale, image de l’infini, est immense comme la réflexion du philosophe, comme l’amour de la femme, comme la beauté divine de l’oiseau, comme les méditations du poète. Tu es plus beau que la nuit. Réponds-moi, océan, veux-tu être mon frère ? Remue-toi avec impétuosité… plus… plus encore, si tu veux que je te compare à la vengeance de Dieu ; allonge tes griffes livides, en te frayant un chemin sur ton propre sein… c’est bien. Déroule tes vagues épouvantables, océan hideux, compris par moi seul, et devant lequel je tombe, prosterné à tes genoux. La majesté de l’homme est empruntée ; il ne m’imposera point : toi, oui. Oh ! quand tu t’avances, la crête haute et terrible, entouré de tes replis tortueux comme d’une cour, magnétiseur et farouche, roulant tes ondes les unes sur les autres, avec la conscience de ce que tu es, pendant que tu pousses, des profondeurs de ta poitrine, comme accablé d’un remords intense que je ne puis pas découvrir, ce sourd mugissement perpétuel que les hommes redoutent tant, même quand ils te contemplent, en sûreté, tremblants sur le rivage, alors, je vois qu’il ne m’appartient pas, le droit insigne de me dire ton égal. C’est pourquoi, en présence de ta supériorité, je te donnerais tout mon amour (et nul ne sait la quantité d’amour que contiennent mes aspirations vers le beau), si tu ne me faisais douloureusement penser à mes semblables, qui forment avec toi le plus ironique contraste, l’antithèse la plus bouffonne que l’on ait jamais vue dans la création : je ne puis pas t’aimer, je te déteste. Pourquoi reviens-je à toi, pour la millième fois, vers tes bras amis, qui s’entrouvrent, pour caresser mon front brûlant, qui voit disparaître la fièvre à leur contact ! Je ne connais pas ta destinée cachée ; tout ce qui te concerne m’intéresse. Dis-moi donc si tu es la demeure du prince des ténèbres. Dis-le moi… dis-le moi, océan (à moi seul, pour ne pas attrister ceux qui n’ont encore connu que les illusions), et si le souffle de Satan crée les tempêtes qui soulèvent tes eaux salées jusqu’aux nuages. Il faut que tu me le dises, parce que je me réjouirais de savoir l’enfer si près de l’homme. Je veux que celle-ci soit la dernière strophe de mon invocation. Par conséquent, une seule fois encore, je veux te saluer et te faire mes adieux ! Vieil océan aux vagues de cristal… Mes yeux se mouillent de larmes abondantes, et je n’ai pas la force de poursuivre ; car, je sens que le moment est venu de revenir parmi les hommes, à l’aspect brutal ; mais… courage ! Faisons un grand effort, et accomplissons, avec le sentiment du devoir, notre destinée sur cette terre. Je te salue, vieil océan ! »

Comte de Lautréamont, Isidore Ducasse, Œuvres complètes, Les Chants de Maldoror (Chant premier, pages 140-142), Librairie José Corti, 1953, 2005.

(enregistrement le 24 juin par D.H.)

Lors du retour vers Paris, samedi 25 juin, après avoir quitté la Vendée, je garde en tête ces vues magiques de l’océan et je pense, au volant, à Lautréamont, tout en détectant les radars plus ou moins planqués ici et là.

Sur l’autoroute, une « voiture ancienne » (immatriculée 72), une adorable « Citron », me précède et je me demande si elle ne sera pas interdite de circulation dans la capitale – au cas où l’envie prendrait au conducteur inconscient de s’y rendre – dès le 1er juillet prochain.

Misère de la pollution, pollution de la misère !

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Vendée102_DH(photos : cliquer pour agrandir.)

[ FIN ]

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23 réflexions sur “Escapade en Vendée, globalement délicieuse [10]

  1. brigetoun dit :

    aime globalement – Lautréamont bien sûr
    et puis la note finale à propos de la décision parisienne et la formule qui résume si bien

  2. MyoPaname dit :

    Très belle balade en Vendée partagée ici…
    J’ai regardé chaque jour…! je me suis régalée car j’aime cette région… j’aime aussi l’océan, il est source d’énergie… je file, dès que j’en ai l’occas’, dans le Médoc pour y recharger « mes batteries » et l’observer des heures durant…

  3. Je me demande bien ce que sont ces deux bateaux sur la première (magnifique) photo

    • @ colorsandpastels : ce sont des bateaux de pêche, sans doute adaptés à leurs missions différentes (mais je ne suis pas spécialiste halieutique !)…

      • Francesca dit :

        Halieutique… un mot nouveau pour moi : apprendre un mot est toujours une joie, rare quand on prend de l’âge. Merci
        @ Francesca : facile à mémoriser avec son « h » pendu comme à un « hameçon » ! 🙂 D.H.

  4.  » tu déroules, au milieu d’un sombre mystère, sur toute la surface sublime, tes vagues incomparables, avec le sentiment calme de ta puissance éternelle… »
    Il aurait fallu rester éternellement à l’instant de la première photo…

  5. annaurlivernenghi dit :

    Alors là !….

  6. gballand dit :

    Un texte peut-être un peu trop lourd à digérer pour moi 😉 Les escapades sont le sel de la vie…

  7. @ gballand : difficile de couper dans un paragraphe de Lautréamont…
    Mais le sel des marais peut aider à la digestion !

  8. Godard dit :

    Photos, texte (incontournable), commentaire, un sans faute (définition du Larrousse: prestation parfaite dans la définition de quelque chose).

  9. Alex dit :

    L’Océan de Lautréamont, – un auteur mythique, merci DH – un chant mélange d’amour et de mort, de terreur et de délices, de sublime et d’enfer – dans un phrasé éminemment musical – si doux à entendre – pour nos oreilles écorchées par le mauvais francais d’aujourd’hui !

  10. Dom A. dit :

    Ducasse est un point d’orgue.
    Comment, on ne pourra plus aller polluer à Paris ? Il ne reste décidément plus grand monde à scandaliser.
    (j’espère que mon V6 3.5 n’est pas concerné par ce texticule ridicule)

  11. @ Dom A. : Ducasse nous emmènera toujours sur son manège…
    Oui, mesure absurde (quand on voit les 4 x 4… et les avions d’Orly et de Roissy…), enfin bref, bientôt vont se créer des ZAD d’automobilistes mécontents ! 🙂

  12. C’est absolument vrai :  » Misère de la pollution, pollution de la misère  » !

  13. @ claudia patuzzi : il m’arrive de penser à Marx… 🙂

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