Horizon à perpétuité

Horizon_DH

Le paysage défile, même si le 14 juillet c’était hier. Les arbres se courbent au passage de la voiture, comme saluant l’imprudent qui n’a pas toujours un œil sur le compteur, ce qui peut être dangereux (à quand la notification orale de la vitesse ?).

Les camions sont dépassés, il revoit souvent le même avec son soleil jaune souriant. Comme si l’astre se faisait trimballer partout, même par temps de pluie, bravade amusante aperçue de dos puis latéralement le temps d’un mouvement d’essuie-glaces.

Devant lui, l’horizon à perpétuité : personne ne l’aurait libéré de sa prison céleste. Celui-ci ajoute une dimension carcérale au regard puisqu’on ne peut l’embrasser en entier. Sa couleur violette tourne vers un noir dégradé.

L’autoroute va plus vite que l’auto. Il fonce toujours plus droit, le péage n’est plus qu’à cinquante kilomètres. « L’arbre à cames en tête » : il rit de cette plaisanterie qu’il a émise devant le boss avant de prendre la direction d’Amsterdam.

Quelle hâte de retrouver les canaux de cette ville, d’y rouler en vélo (il va en louer un à col de cygne et avec deux grosses sacoches en cuir accrochées au porte-bagages), de se croire devenu un habitant sur deux-roues de cet espace où les maisons réfléchissent dans l’eau ! Puis franchir les multiples petits ponts et aller chercher la marchandise dans le quartier de Prinsengracht.

Il faut que ça rapporte. Aller-retour moins surveillé que le trajet en Thalys.

Après avoir dormi dans un hôtel près de la gare où figure un portrait de Spinoza encadré sur le mur du couloir, il s’est levé tôt le lendemain, a été déposer ses petits paquets d’apparence quelconque au bureau de poste situé près de l’immense parking à bicyclettes toutes semblables, et a repris le chemin à l’envers.

Autres arbres, autres stations-service, autres octrois. Tout se déroule sans encombre, le Coyote fait son office – on peut alors se permettre de longues plages d’indiscipline – et puis tout à coup ces triangles lumineux « Halte, Douanes », et ces deux voitures à gyrophares bleus juste à l’entrée de l’aire de repos. Il freine.

– Bonjour, vous avez les papiers du véhicule ?

– Oui, no pb.

– Vous revenez d’Amsterdam ?

– Yes, une petite visite au musée Van Gogh…

– On va regarder un peu dans votre belle voiture, si ça ne vous dérange pas.

– Faites votre boulot, messieurs !

Les types portant des uniformes ont fouillé partout dans l’Audi Q5, et n’ont rien trouvé. Ils ont fait chou-blanc, comme la couleur du véhicule aux sièges en cuir marron glacé.

Il a enfin remis le contact, leur a dit au-revoir : il était de nouveau content de pouvoir écouter sa radio en quadriphonie tout en conduisant, loin des importuns qui stationnent parfois sur des autoroutes apparemment libres.

Il pensa que ça lui ferait du bien de relire L’herbe du diable et la petite fumée de Carlos Castaneda, une fois rentré de sa mission : une autre manière de voyager, loin de la barbarie terroriste ayant frappé le soir même de la Fête nationale à Nice.

Castaneda_DH(photo : 2 juillet ; scan : 14 juillet. Cliquer pour agrandir.)

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16 réflexions sur “Horizon à perpétuité

  1. brigetoun dit :

    les camions sur cette autoroute du nord sont plus pacifiques, que ne le fut celui qui a semé l’horreur

  2. @ brigetoun : oui, celui-là affichait sa couleur !

  3. Alex dit :

    Le principe du terrorisme, c’est de frapper non des militaires, mais des civils, en faisant le plus grand nombre possible de morts : Tati, les Champs-Elysées, les trains de voyageurs qui déraillent, pendant la guerre, le 13 novembre, etc…
    Choquant parce que lâche – il faudrait attraper les têtes des commanditaires.

  4. Sorcière dit :

    Et hop ! trois mois d’état d’urgence de plus en prime ! Vu la parfaite inefficacité de la mesure sur ce genre de terrorisme imparable, autant rester conscient de la pure illusion de sécurité qu’elle vise à produire…
    Qu’un poids lourd de cette envergure ait pu circuler cette nuit-là vers cet endroit-là reste un mystère…

    • @ Sorcière : « L’état d’urgence » est un cautère(orrisme) sur une jambe de bois.

      Le rétablir (et pourquoi pendant trois mois plutôt que six mois.. ou un an…?) le lendemain même où FH indiquait qu’il allait l’interrompre, ne peut rien changer puisque la preuve est faite qu’il n’est qu’un effet d’annonce destiné à montrer que le pouvoir fait ce qu’il peut : en effet (collatéral) !

      Quant au chauffeur avec son poids-lourd de 19 tonnes ayant pu pénétrer hier soir sur la Promenade des Anglais, une enquête est en cours, tout va bien.

  5. Francesca dit :

    Et moi qui appréhendais, in petto, un attentat à Paris…

  6. Godart dit :

    Même message que pour Brigetoun, mille merci à vous pour ces petits moments du quotidien si généreux et talentueux. Oui, la culture reste le meilleur rempart contre l’obscurantisme et la barbarie.

  7. Ceci est une pipe…
    Merci pour ce beau texte qui nous fait voyager vers le pays où l’herbe est toujours verte… (Même colorée de tulipes) !

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