Une solution globale

Il suffisait de la trouver après l’avoir cherchée, elle devait se cacher comme une petite souris sous un meuble, elle grattait la nuit, le cortex s’en étonnait, des milliers de neurones tourbillonnaient en tous sens, mais elle devait passer au travers des mailles du filet pourtant extrêmement resserré, cela se mesurait en microns, il pensait à un hamster dans sa roue de manège répétitif, image en réduction du Sisyphe mythique, complètement tourneboulé par l’appareil dans lequel on l’avait installé (si encore ce mouvement incessant pouvait produire de l’électricité comme une petite éolienne !), cela ressemblait à des idées plus ou moins lumineuses, des lucioles ou des bestioles, des fourmis tellement minuscules que la fourmilière elle-même était invisible et hors d’atteinte de tout moyen de destruction, on n’avait pas encore découvert le laser à résonance nucléaire magnétisé par l’effervescence de la pensée diffractée, il suffisait donc de rassembler tous ces éléments épars, n’ayant rien à voir ou à se dire entre eux, étrangers à toute connexion, indifférents à toute rencontre, solipsistes emballés au hasard dans un cerveau un instant ouvert, par négligence, au vent mauvais du dehors, cela s’était engouffré sans crier halte ou gare, le train avait happé, aspiré, avalé l’homme en casquette et uniforme qui stationnait sur le quai avec sifflet et petit drapeau rigide, et il s’était immédiatement retrouvé collé sur le pare-brise de la BB 9004 comme un insecte infortuné mais qui gênait quand même la vue de la voie ferrée, elle défilait à plus de 200 km/h, le conducteur souriait de cet incident qui mettait soudain un peu de piment sur son trajet habituel Paris-Est-Mulhouse avec arrêt prévu un moment à Culmont-Chalindrey (Haute-Marne), il vaudrait mieux alors ne pas se faire remarquer et brûler cette étape à cause des restes du pantin écrabouillé que les essuie-glaces de la locomotive verte n’arrivaient pas à envoyer valdinguer ailleurs, les rails filaient comme des lignes d’horizon verticales, il était impossible même d’apercevoir les traverses et encore moins les quelques voitures stoppées derrière les barrières de passages à niveau baissés, il faudrait donc la trouver un jour, cette solution globale, celle qui permettrait de rouler sans incident, sans accident, sans surprise, sans effort, dans le calme reposant de la conduite automatique – avec ce système rassurant de « l’homme mort » – et pouvoir admirer, aimer enfin le paysage sans se soucier des horaires pointilleux, jouer plutôt au peintre pointilliste, ajouter ici une touche de vert, là un soupçon de rouge, le ciel avait beau s’assombrir, les rails guidaient la machine, elle en avait dans le ventre, des chevaux, un véritable haras dont on aurait ouvert les portes pour le grand steeple-chase de Lonchamp, ils étaient tous largués comme des fous sur la piste, le sol tremblait de leur galop rythmé comme dans les westerns de John Ford, l’un des cinq cinéastes borgnes d’Hollywood (là, c’était juste pour le chauffeur une escarbille dans l’œil) et la cavalcade se poursuivait indéfiniment sans que l’on puisse encore imaginer ce qui serait un butoir inexorablement défoncé et toute la locomotive transperçant le hall et les vitres de la gare finale dans un fracas de fin du monde comme un avion ayant raté son atterrissage, il fallait bien qu’une solution globale soit trouvée à la concurrence infernale des moyens de transport, et celle-ci ne pourrait être que libérale, agréable, confortable et louable, le train possédait enfin des ailes et, cerise sur l’Apple Pie, les billets électroniques étaient proposés désormais à un prix « low cost » imbattable.

Solution globale 2.6.16_DH(Paris, 2 juin. Cliquer pour agrandir.)

(John Coltrane, Blue Train)

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16 réflexions sur “Une solution globale

  1. brigetoun dit :

    solution globale, miraculeuse, qui est due à la performance de cette longue phrase

  2. @ brigetoun : ==== 🙂 ====

  3. Alex dit :

    Pire que Proust ou Ruskin !

  4. Alex dit :

    …temps magique qui se déroule pour le passager du train, de l’avion ou du bateau, un autre temps hors du temps de la vie courante, déconnecté…fait de paysages, d’émotions visuelles, de sensations, de pensées vagabondes avec des trous d’ennui…

  5. Alex dit :

    …Dominique, votre train entre tout-à-coup dans un film d’horreur, avec des cadavres partout, du sang sur les vitres, le conducteur gît assassiné et le train qui ne peut plus s’arrêter percute la gare Saint Lazare dans un fracas de vitres brisées et fauche d’innombrables voyageurs à quai !

  6. nanamarton dit :

    Oui… mais qui sont les quatre autres ?

  7. Arlette A dit :

    Solution …drastique ?? »vole celui qui vole , il n’est plus de ce monde » (texte des Pyramides)

  8. Godart dit :

    En lecture et en écriture existent aussi les coureurs de fond. Ici, pas de faux départ et pas d’arrêt prévu à la ligne d’arrivée. La bête humaine est de retour.

  9. Francesca dit :

    Merci du lien, j’ignorais que Nicolas Ray fût borgne et bravo pour la longue phrase qui ne se perd pas.

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