Archives du 08/09/2016

« back to basics, 8 | dialogue avec camion »

Je recopie ci-dessous ma contribution à l’atelier d’écriture N°8 de François Bon, envoyée le 30 août dernier pour cette rubrique de son site le tiers livre.

Revoir aussi la vidéo inaugurale.

Et penser à Marguerite Duras, à son film Le Camion, caressé par l’art du dialogue, du cadrage et du silence.

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prudent-2-8-16_dh(photo prise le 2 août sur l’autoroute A6. Cliquer pour agrandir.)

– Tu savais où tu allais ?
– Non, car ce n’était pas important.
– Mais on ne part jamais sans avoir une destination bien définie…
– Si, c’est le principe de l’aventure.

(on double un camion frigorifique, il nous rafraîchit mentalement)

– J’ai toujours rêvé d’aller quelque part sans situer l’arrivée.
– C’est peut-être l’idéal du voyage : se laisser guider par l’imprévu et non par une carte routière ou un GPS.
– C’est bizarre, on dirait que les gens qui font du stop ont disparu de la surface des routes…
– Oui, plus personne ne s’arrête, il faut être fou pour encore essayer (ils préfèrent Blablacar).

(on dépasse une antique Volvo marron qui fait du 90 km/h sur l’autoroute)

– Ce que je préfère, c’est rouler de nuit : comme si on parcourait un rêve motorisé.
– Les paysages de Corse sont pourtant magnifiques de jour.
– Parfois, cela fait un peu trop carte postale, non ?
– Il faudrait que nos yeux les transforment en noir et blanc.

(on aperçoit une ambulance avec ses gyrophares bleus qui fonce sur la voie de l’autre côté)

– Après mon bac de philo, je suis allé en stop avec un copain depuis Vesoul jusqu’en Norvège…
– Oui, mais à l’époque, ce devait être plus facile ?
– On était jeunes et inconscients, et ceux qui s’arrêtaient pour nous devaient le savoir.
– Ils s’en souviennent peut-être encore : que sont-ils devenus ?

(de loin, on ralentit, l’octroi de la société privée barre le passage)

– Les figures s’effacent avec le temps. Le bitume ne garde que la trace des pneus par millions.
– Il n’y avait pas de caméras pour nous enregistrer aux péages. En Suède, ils allaient peu après (le 3 septembre 1967) découvrir la conduite à droite.
– Tes parents n’étaient pas inquiets ?
– Pas de téléphone portable, en ce temps éperdu : pas de sonnerie intempestive. Séparation complète pendant un mois, tous les liens coupés sauf dans la mémoire.

(un semi-remorque se déporte sur la troisième voie, il a du mal à rouler plus vite que son concurrent)

– Vous êtes rentrés sains et saufs ?
– Des Parisiens en 404 break, rencontrés sur le port, nous ont ramenés de Bergen directement à Besançon : on était devenus comme leurs deux fils pendant plusieurs jours.
– L’adoption peut prendre des formes inattendues.
– Dans le lecteur de notre voiture, tu ne mettrais pas le CD d’Ibrahim Maalouf, avec ce morceau que j’aime tant, Beirut ?

(on n’avait jamais vu un camion libanais sur une autoroute française)

DOMINIQUE HASSELMANN

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