Archives du 10/09/2016

« Rester vertical » (sans crier au loup)

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Quand on pénètre dans le dernier film d’Alain Guiraudie Rester vertical (très beau titre), vu hier au Louxor, c’est l’espace de la campagne, du Causse de Corrèze, avec le ciel sans limites et les brebis se suivant à la file indienne, qui frappe le regard. Le cinéma prend enfin ici pour décor et sujet autre chose que les traditionnelles histoires de couples habitant des appartements haussmanniens et ressassant leurs problèmes relationnels de « familles recomposées ».

La ville (Brest) et de nombreux villages viennent établir ou rappeler la distance avec son envers car on est transportés dans un autre monde grâce à l’histoire d’un scénario en train de s’écrire – miroir de l’ordi tapant le script devant nous – et qui verra moins vite le jour que le bébé né à la suite de la première rencontre entre le personnage principal (formidable Damien Bonnard) et la jeune gardienne du troupeau (vraie India Hair).

Alain Guiraudie invente une histoire à rebondissements non pas théâtraux (au sens de « ce soir ») mais improbables et qui se réalisent justement grâce à leur imprévisibilité. Les acteurs ont des « gueules » incroyables, les dialogues sont millimétrés et interprétés avec une facilité déconcertante. Les plans (travellings en voiture, en barque, à pied, étoiles clignotantes dans la nuit, sans parler de la scène finale magnifique) sont travaillés par un cinéaste qui garde l’iris constamment ouvert sur la « confusion des sentiments » et sait en jouer avec une audace frontale qui s’impose avec évidence.

A la lecture du long générique de fin, on comprend mieux le travail réalisé en de multiples lieux et de multiples façons. Et le fusil de chasse tient son rôle dans l’ensemble.

Ainsi, Rester vertical se révèle comme un film-refus, luttant sans avoir l’air d’y toucher contre l’avachissement (si l’on ose dire) de la paysannerie, la renonciation à la lutte contre l’emprise de l’agriculture industrielle, la prédation du loup – comment ne pas penser à l’une des Cinq psychanalyses de Freud ? – qui a peut-être ses raisons « naturelles » d’attaquer les troupeaux de moutons mais demeure le symbole de l’animal invisible, image de l’intrusion dans l’ordre calme et de la cruauté qui s’abat comme l’éclair, et allant contre le conformisme des comportements (le père et son bébé, ses amours ou tentations « déviantes » en regard de la morale des bien-pensants…) et la transformation d’un monde jusqu’à présent paisible en simple hangar à producteurs de fromage et de viande.

La réflexion sur la création en train de se faire représente en plus un exercice non seulement de style mais de fond : Alain Guiraudie indique alors, comme en sous-texte de son film, la difficulté du cinéaste à monter un projet, à établir un scénario qui soit acceptable par un producteur lointain, à recruter un comédien, à trouver les meilleurs repérages (autant de plans diurnes ou nocturnes qui sont comme des rushes réussis) avant de se jeter dans l’aventure, ou de se lancer à l’eau de la rivière avec le bruit de la rame qui plonge en elle régulièrement et en ressort avec douceur.

vertical2_dh(photo : cliquer pour élargir le champ.)

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